Point de vue – Tunisie. Le football tunisien à la dérive

Le défenseur tunisien Montassar Talbi réagit après la défaite 4-0 face au Japon lors du match du groupe F de la Coupe du monde 2026, au stade de Monterrey (Mexique), le 20 juin 2026. Les Aigles de Carthage ont concédé une deuxième lourde défaite consécutive après le revers contre la Suède (5-1). © Julio Cesar AGUILAR / AFP
La dégringolade du football tunisien s’illustre encore une fois au Mondial, avec deux défaites amères. Au fond, les joueurs n’y sont pour rien. C’est la politique générale du football et la passivité ou l’impuissance des responsables de ce sport qui sont en cause.
Il y a quelque chose de presque fascinant dans la manière dont le football tunisien parvient, à chaque rendez-vous majeur, à se dépasser lui-même dans l’absurde. Dans la nuit du 14 au 15 juin, les Aigles de Carthage s’inclinaient 5-1 face à la Suède au stade de Monterrey (Mexique), dans ce qui est supposé être leur entrée en matière au Mondial 2026. Le lendemain, leur sélectionneur franco-tunisien, Sabri Lamouchi, était remercié. Pas à l’issue du tournoi comme il est d’usage. Même pas après l’élimination au deuxième match contre le Japon (4-0). Mais au terme d’un seul match. Fait rarissime, voire unique dans les annales. Un limogeage après un seul match de Coupe du monde constituerait un précédent dans l’histoire de la compétition. La Tunisie vient alors d’entrer dans l’histoire, mais pas dans celle qu’elle espérait.
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Ce qui rend cet épisode particulièrement remarquable, c’est moins le résultat sportif en lui-même que le feuilleton qui l’a accompagné. Un communiqué annonçant le limogeage de Sabri Lamouchi avait d’abord été publié lundi 15 juin sur le compte Instagram de la Fédération tunisienne, avant d’être finalement supprimé. La présence du sélectionneur à l’entraînement dans l’après-midi à Monterrey avait par ailleurs ajouté à la confusion. La Fédération tunisienne avait d’abord annoncé son remplacement par Mondher Kebaier, qui était sur place, avant de retirer son communiqué dans un climat de confusion inédit qui, semble-t-il, faisait intervenir le président de la République lui-même, pour finalement annoncer le Français Hervé Renard comme nouveau sélectionneur. Une valse de communiqués, une cacophonie institutionnelle retransmise en direct sur les réseaux sociaux montrent le visage que le football tunisien offre en plein Mondial.
Pourtant, ce naufrage ne devrait surtout pas surprendre les observateurs du football tunisien. Avant leur entrée au Mondial, les Aigles de Carthage avaient déjà subi deux défaites lors des derniers matchs amicaux, une face à l’Autriche (1-0), l’autre plus lourde face à la Belgique (5-0). Les signaux d’alarme étaient déjà là, criants, mais sans cesse ignorés. On a choisi de croire que le grand soir effacerait les répétitions ratées.
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Sabri Lamouchi, nommé en janvier 2026, succédait à Sami Trabelsi, lui-même limogé avec l’ensemble du staff technique après l’élimination de la Tunisie en huitièmes de finale de la CAN 2025 face au Mali. Le processus se répète de manière identique depuis des années. Un échec, un bouc émissaire, un successeur, puis l’illusion du renouveau dans un cadre immunisé contre les changements et les progrès structurels. On recrute des entraîneurs comme on change de chemise, avec la même conviction naïve que le successeur ferait mieux que le prédécesseur. Alors même qu’on garde le même profil de joueurs, les mêmes faiblesses techniques et physiques, le même système routinier, la même stratégie de football de la Fédération, la même infrastructure sportive, l’instabilité chronique des directions des clubs, le manque de transparence, l’absence de projets sportifs clairs, la faiblesse des moyens des clubs, le même délabrement spectaculaire des stades, la même faiblesse des entraîneurs tunisiens (les sélections du Maroc, de l’Égypte, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal sont conduites au Mondial par un sélectionneur national, avec la performance en prime), le bas niveau de formation des journalistes sportifs, le même copinage et clientélisme dans le système du football tunisien.
Le problème est infiniment plus profond que la personne de Lamouchi ou de son successeur Renard, ou que les deux défaites enregistrées à ce jour au Mondial. Les joueurs n’y sont pour rien. Ils sont les premières victimes du système. Les contre-performances de l’équipe nationale ne sont ni accidentelles ni exceptionnelles. Elles sont la suite logique de la lente et interminable agonie du football tunisien et du pourrissement continu de son environnement. L’équipe nationale n’est finalement que le reflet fidèle de l’état réel du football tunisien, comme de l’état général du pays sur le plan politique, économique et social. Le modèle économique du football tunisien repose sur des bases fragiles et précaires, contrairement aux championnats structurés où les clubs vivent principalement des droits télévisés et du merchandising. Pire encore, en Tunisie, les présidents sont les principaux bailleurs de fonds des clubs. Ce qui ne va pas sans créer une instabilité malsaine. Lorsqu’un dirigeant de club quitte son poste, il exige souvent le remboursement des sommes investies, plongeant son club dans une spirale financière dangereuse.
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Après la déroute continentale de janvier 2026, la réunion tenue entre le ministre de la Jeunesse et des Sports, Sadok Mourali, les dirigeants de la FTF et plusieurs acteurs du football tunisien n’a finalement pas permis de dégager de décision à caractère institutionnel ni de vision claire pour l’avenir. On avait une occasion de rompre avec les errements, on a préféré l’ambiguïté. Comme toujours.
En Tunisie, le football représente pourtant bien plus qu’un simple loisir. Il est porteur d’espoir, de fierté et de cohésion sociale. C’est la raison pour laquelle ce gâchis est terriblement ressenti par la population. Pas parce que la Tunisie a perdu 5-1 au premier match, puis 4-0 au second. Les défaites font partie du sport. Mais c’est la nature de la défaite qui est amère. Parce que ces scores massifs ne sont que la photographie d’une institution qui tourne en rond et qui ne veut pas voir qu’elle tourne en rond. Parce qu’une Fédération qui communique et se rétracte au bout d’une heure ne peut incarner une forme institutionnelle. Parce qu’il s’agit d’un football qui consomme ses entraîneurs sans jamais interroger les structures qui les condamnent d’avance.
Hervé Renard débarque à Monterrey avec pour mission de sauver un Mondial déjà compromis après le premier match, puis définitivement gâché après le second. Il est le quatrième sélectionneur en moins de deux ans. On lui souhaite quand même bonne chance. Il en aura besoin, pendant comme éventuellement après le Mondial.
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