Fanny Pigeaud : “Bientôt, la France ne pourra plus maintenir son emprise”

 Fanny Pigeaud : “Bientôt, la France ne pourra plus maintenir son emprise”

Archives personnelles de Fanny Pigeaud


La journaliste précise les contours de la contestation émergente das les pays de la zone Franc. Selon elle, la servitude monétaire dont ils sont victimes ne durera pas. En premier lieu pour des raisons démographiques.


Quels sont les acteurs de la fronde contre le franc CFA ?


On trouve en Afrique de l’Ouest des organisations de la société civile, de citoyens, avec, par exemple, au Sénégal, un mouvement qui a comme mot d’ordre “France dégage !”. On compte aussi des artistes et des collectifs très explicites sur la nécessité de sortir rapidement de cette monnaie. Et puis des économistes africains, auteurs notamment d’un ouvrage collectif paru en 2016 et intitulé Sortir L’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ? La grande majorité de ces acteurs se trouve en Afrique de l’Ouest, où la société civile est plus organisée qu’en Afrique centrale.


 


Que soutiennent-ils comme alternative ?


On évoque dans notre ouvrage deux possibilités principales : la première tourne autour de l’instauration d’une monnaie unique dans le périmètre de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), réunissant quinze pays, dont les huit de l’UEMOA. C’est prévu à l’horizon 2020, ce qui semble aujourd’hui illusoire. L’une des difficultés majeures de ce projet étant de parvenir à concilier des économies très différentes, à les mettre en adéquation, avec notamment l’économie pétrolière du Nigeria. L’autre voie est celle de la création de monnaies nationales dans chaque pays de la région, mais qui seraient liées entre elles par des parités fixes et avec des réserves de change qui pourraient être en commun. Là aussi, la concrétisation serait problématique. Une chose, cependant, est certaine : la France n’aura bientôt plus la possibilité de maintenir son emprise sur la monnaie de ces pays. Ne fût-ce que d’un point de vue démographique, car d’ici à quelques décennies, les différences seront trop importantes. Apparemment, un groupe de travail s’est mis en place sous la présidence Macron pour réfléchir à l’avenir du franc CFA. Mais de ce que l’on sait, ils n’ont pas encore réussi à s’entendre.


 


Comment se positionnent les dirigeants politiques des pays africains concernés ?


Ils sont un peu coincés entre le marteau et l’enclume, craignant les représailles de Paris qui, par le passé, a su se montrer assez violent lorsqu’on s’attaquait au CFA. Pour autant, après plusieurs décennies de silence faisant suite aux contestations des années 1960, 1980, puis au mouvement face à la dévaluation de 1994, la parole commence à se ­libérer sur le sujet. Durant la campagne des élections camerounaises, en octobre, la question a surgi dans le débat électoral, ce qui est assez nouveau. Le plus notable est qu’aujourd’hui, les dirigeants des pays de l’UEMOA se réunissent régulièrement autour du projet de création de monnaie unique.


 


Par le passé, certains dirigeants, tels Thomas Sankara, l’ex-Président du Burkina Faso, n’ont pas hésité à hausser le ton face à cette survivance du colonialisme…


Oui, mais, ensuite, sur ce plan-là, les discours sont redevenus frileux. Comme s’il était anachronique de parler de colonialisme. Pourtant, après plusieurs décennies, rien n’a changé dans le ­dispositif ni dans ses effets, ce qui est assez incroyable. Si tous les dirigeants africains se mettaient d’accord pour sortir de la zone franc, avec la pression croissante des sociétés civiles, cela pourrait s’accélérer. 


 


L’ARME INVISIBLE DE LA FRANÇAFRIQUE. UNE HISTOIRE DU FRANC CFA, de Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, éd. La Découverte (sept. 2018), 234 p., 18 €.


 


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