Thomas Guénolé : “On attribue tous les maux de la société à la population maghrébine”

 Thomas Guénolé : “On attribue tous les maux de la société à la population maghrébine”

Crédit photo : Editions le Bord de l’Eau


MAGAZINE JANVIER 2018


Le politologue, éditorialiste, Insoumis et essayiste a publié, en 2015, “Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?” (éd. Le Bord de l’eau). Il revient sur la notion du vivre-ensemble et la diabolisation des Français de confession musulmane


Que pensez-vous de cette notion de “vivre-ensemble”, souvent utilisée à tort et à travers, surtout quand on parle des habitants des banlieues ?


Tout dépend de ce qu’on entend par “vivre-ensemble”. Si ça veut dire que la société fonctionne de manière apaisée, sans une charge insupportable de tensions, d’invectives, de diabolisation et de sectarisme, alors il s’agit d’une démarche positive. En revanche, si c’est un cache-nez pour diaboliser en boucle une minorité dans la population, alors ce n’est plus la même chose.


 


Comment expliquer la banalisation du discours de diabolisation des Français de confession musulmane dans le débat public ?


Cette diabolisation s’est banalisée dans le débat public pour plusieurs raisons. D’abord, il y a un lâcher-prise au regard des discours de stigmatisation par rapport à il y a une vingtaine d’années. On peut balancer des choses sur les plateaux TV ou dans les grandes radios. C’était impensable il y a vingt ans. Il s’agit là de l’évolution des mœurs du débat public. Autre point important, quand un pays est en déclassement socio-économique, ce qui est le cas de la France, la société ressent le besoin de désigner un bouc émissaire qui va prendre sur lui, comme un paratonnerre, les tensions croissantes liées au déclin et aux inégalités. On attribue tous les maux de la société – criminalité, délinquance, manque de cohésion sociale… – à la population d’origine maghrébine et/ou musulmane. Il s’agit là de diaboliser une ­population, généralement en position s­ocio-économique bien trop fragile pour se défendre.


 


Est-ce par le biais d’amalgames et de ­généralisations qui sont bien éloignés de la réalité ?


Tout à fait. Rappelons qu’un peu moins de la moitié de la population des Français de confession musulmane est déjà assimilée ou en voie de l’être. Sur quasiment tous les indicateurs disponibles (mœurs, mode de vie, absence de pratique religieuse), ils rejoignent la population française. Environ un quart sont intégrés. Ils ont conservé la plupart des valeurs, coutumes, habitudes, pratiques religieuses de leur pays d’origine et abandonné tout ce qui était incompatible avec les valeurs de la France. Seul un autre quart se montre réfractaire et refuse de s’intégrer.


 


Pourtant, depuis plusieurs générations, le processus d’assimilation de la population d’origine maghrébine semble plus long que pour d’autres. Pour quelle raison ?


Il s’agit là d’un processus normal. Cela prend plusieurs générations pour que l’assimilation soit totale. C’est plus lent pour la population d’origine maghrébine, car son processus s’inscrit dans le cadre d’un chômage de masse durable que n’ont pas connu les vagues d’immigrations polonaises, italiennes ou portugaises. Pour accélérer les choses, il faut retrouver le plein emploi. Quand le système vous ­assure un boulot, des ressources suffisantes par votre travail et la possibilité raisonnable d’une ascension sociale, vous n’avez pas de raison d’être réfractaire vis-à-vis de la ­République.


 


La suite du dossier :


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Jonathan Ardines