François Héran : “Les immigrés sont des sujets de droit”

 François Héran : “Les immigrés sont des sujets de droit”

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Le sociologue et démographe parvient dans son dernier ouvrage à redonner de la consistance et de la rationalité au débat sur l’immigration.


Ministre de l’Intérieur puis président de la République, Nicolas Sarkozy a eu la main pendant dix ans, de 2002 à 2012, sur la politique migratoire de la France. Quel bilan en tirer ?


Cette politique s’est notamment caractérisée par “l’immigration choisie”, promue dans la loi de 2006. Elle devait être numériquement aussi importante que l’immigration “subie” et subordonnée aux métiers en tension. En réalité, on ne s’est jamais approché de cet objectif et le bilan a, par la suite, été occulté. En mars 2011, Claude Guéant, à peine nommé à l’Intérieur, a interrompu cette politique sous pression d’un Front national, qui la fustigeait de façon très dure. Marine Le Pen a alors usé de la manipulation en ­exhibant des chiffres absolus. Le gouvernement, plutôt que d’assumer le débat et de développer une réflexion sur le sujet, a reculé.


 


De nombreux “faux tabous” parasitent les débats sur l’immigration. Ainsi de l’idée répandue que les statistiques ethniques n’existent pas en France, ce que vous contestez.


Ici, le terme ethnique est connoté “ethnoracial” et renvoie au modèle britannique qui pose des questions très directes sur la couleur de peau, etc. Pour autant, nous disposons de nombreux éléments permettant d’avoir des données sur les immigrés et leurs enfants nés sur place. Depuis la fin des années 1990, l’Insee questionne les gens sur le pays d’origine de leurs parents. Il s’agit de fait d’une statistique à la fois ethnique (référence au pays) et républicaine (état-civil).


 


Vous déconstruisez aussi le mantra de la “capacité d’accueil” des pays…


C’est un sophisme, une erreur de raisonnement. D’abord, le pourcentage d’immigrés dans la population varie selon les territoires, il n’y a pas de modèle optimal, c’est donc avant tout le fruit d’une décision politique. Ensuite, cela procède de l’idée selon ­laquelle la quantité de travail et de logement serait fixe dans une société, ce qui est discutable. Sur ce sujet, on assiste d’ailleurs en France à un curieux chassé-croisé. La droite rejette la vision d’une quantité fixe de travail qu’il faudrait partager, mais revient, lorsqu’il s’agit d’immigration, à l’idée d’un gâteau à découper. La gauche fait l’inverse : elle propose une vision plutôt dynamique des immigrés, mais défend le partage du temps de travail.


 


Comment expliquez-vous que cette question de l’immigration, cette “réalité permanente”, fasse autant débat en France ?


La migration a progressé et évolué en France au cours du siècle. Le pays compte aujourd’hui 11 % d’immigrés, lesquels sont de plus en plus visibles avec une augmentation de ceux venus d’Afrique du Nord. Et la deuxième génération, moins invisible que celle des parents, est arrivée sur le marché du travail au moment où le chômage de masse s’installait. Ces changements réels sont perçus par la population, mais qui ne les comprend pas forcément bien. L’une des naïvetés de la gauche est de le nier, tandis que de l’autre côté, c’est exploité par un certain nombre d’acteurs qui poussent la nostalgie du “c’était mieux avant”. Or, avec le regroupement familial, on a compris que les immigrés n’étaient pas uniquement des forces productives, mais aussi des sujets de droit. De quel droit viennent-ils ? Ils viennent justement parce qu’ils en ont le droit. Et on peut être pour les contrôles, mais on ne peut pas diviser les droits. Le Danemark est le pays européen qui a le plus resserré les conditions du regroupement familial, et il l’a fait au prix d’un éloignement de la charte des droits de l’homme. 


 



AVEC L’IMMIGRATION. MESURER, DÉBATTRE, AGIR, de François Héran, La Découverte, 320 p., 21 €.

Emmanuel Rionde