Mebrouka, la dernière habitante de la barre Debussy à la Courneuve

 Mebrouka, la dernière habitante de la barre Debussy à la Courneuve

Mebrouka Hadjadj : « Ma peinture


 


Mebrouka Hadjadj est désormais seule avec ses trois fils. Seule dans cette immense barre HLM de la Courneuve (93), un des rares immeubles de la cité des 4 000 à être encore debout. Comme les autres, la « barre Debussy » est vouée à disparaître. Elle devrait être démolie en juin prochain, comme le prévoit le plan de rénovation urbaine.


 


On retrouve Mebrouka, 55 ans dans son appartement, un F4 perché au 11 ème étage, autour de délicieux pan-cakes aux pommes et du thé à la menthe qu’elle a préparés spécialement pour ses invités. Elle habite ici depuis 2006. « La cité va me manquer. Je sais que je vais pleurer au moment de partir. Cet immeuble m’a prise dans ses bras après avoir été à la rue.Il m’a donné une autre vie », dit-elle la voix remplie d’émotion.


Pour l'instant, elle est installée sur son balcon et elle regarde tout autour. Elle dit en pointant du doigt l'horizon. « En dix ans, c'est la première fois que je me pose ici. D'ici, la vue est terrible tout de même », sourit Mebrouka, comme si elle découvrait l'endroit. Tout droit, plus loin, il y a l'A 86 et l'A1, le RER qui « passe toutes les 6 minutes ». Sur la droite, le Stade de France, le Sacré cœur et encore plus à l'est, la Tour Eiffel et celle de Montparnasse. « Une vue à 360 degrés », commente-t-elle, fière. On sent qu'elle aime ce lieu.


Cette banlieue que l'immense majorité des médias et politiques passe leur temps à salir. Oui, il y a des problèmes ici. Elle n'est pas naïve, elle ne dira jamais le contraire. Mais elle « se sentait bien tout de même ici ». Elle parle déjà au passé. « Le matin, après mon café, je peignais des toiles, continue-t-elle. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et j'entendais les bruits », dit-elle encore un brin nostalgique. Les bruits dont elle parle, ce sont les jeunes d'en bas qui passent leur temps à se chambrer, les programmes de la télé algérienne, le bruit des ballons qui viennent s'échouer sur le mur de son immeuble.


Ses tableaux sont magnifiques. Ils ont été exposés au Palais de Tokyo en mai 2014 et on ne serait pas surpris que son talent soit reconnu un jour de tous. « Je peins ma vie. Je peins mes souvenirs », pointe-t-elle. « Sur tous mes tableaux, il y a des traces de pas. Ça représente un peu le chemin de chacun d’entre nous ». Née en 1958 dans une oasis, à El Gholea, dans la région de Ménea en Algérie, à 950 kilomètres d’Alger, elle arrive en France en 1984. « Je suis venue en vacances à Paris et je suis restée », relate-t-elle. 


Comme pour beaucoup d’immigrés, les débuts pour elle sont difficiles. « Je logeais d’hôtel en hôtel et le boulot ne courait pas les rues. J’ai même fini à la rue avec mes trois enfants. C’était en 2005. L’année d’après, j’ai eu mon appartement aux 4000 », se souvient Mebrouka. Nul doute: Mebrouka est triste de quitter la cité des 4000 mais elle est toutefois lucide. « Malgré mon amour pour cet endroit, la situation ici devenait insupportable. Je paie toujours mes factures d’électricité alors que depuis trois ans, il n’y a pas de chauffage. Ma literie est attaquée par des puces. Je vais devoir jeter tous mes matelas. Alors, je suis tout de même soulagée de partir ».


Malgré la promiscuité de l’endroit, l’insalubrité, « l’ascenseur qui tombe souvent en panne », elle a fini par aimer son nouveau chez soi. « Je m’entendais bien avec tout le monde. On s’épaulait. Mes voisins étaient devenus une seconde famille », confirme-t-elle. Ses voisins sont tous partis. Elle, elle est encore là. « Parce que j’ai une grande gueule, parce que je suis chiante, j’ai été la dernière à être relogée », précise-t-elle. Après une proposition de logement aux Lilas (93) dans un autre quartier, elle a refusé l’offre. « Je ne quitte pas une cité pour aller dans une autre cité », se justifie-t-elle.


Finalement, elle obtient un appartement à La Courneuve, près de l'Hôtel de Ville. Elle a eu les clefs il y a quelques semaines mais n’a pas voulu emménager tout de suite. « Il est dans un état déplorable. Ils ont mis de la peinture blanche pour cacher les dégâts. La baignoire est tout abîmée. Je dois également refaire le carrelage », explique écœurée Mebrouka. Un peu déçue, elle voulait avoir un appartement à Paris, près de son lieu de travail. Pas parce qu’elle désire s’embourgeoiser, mais « pour la mixité sociale ». « Mais comme d'habitude, on entasse les mêmes ensemble et après on parle de communautarisme », déplore-t-elle. Qu'elle finisse à Paris ou à La Courneuve, Mebrouka Hadjadj continuera son chemin. Et surtout, elle ne cessera de peindre, la chose qui l'a toujours fait tenir. « Ma peinture, c'est qui me fait rester debout : je suis les pas que je dessine », conclut- elle.


 


Nadir Dendoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.