Gaza : une guerre qui vise aussi le savoir et la mémoire

 Gaza : une guerre qui vise aussi le savoir et la mémoire

@Théodora_Lucile, artiste visuelle âgée de 24 ans basée à Bruxelles

À Gaza, les frappes ne détruisent pas uniquement des vies et des infrastructures. Bibliothèques, archives et universités sont également touchées, emportant avec elles une part essentielle du savoir et de la mémoire collective. Face à ces destructions, chercheurs et réseaux internationaux tentent de documenter, préserver et transmettre ce qui peut encore l’être aux Gazaouis.

 

À mesure que les frappes se succèdent sur la bande de Gaza, un autre paysage s’efface, plus discret mais tout aussi déterminant : celui du savoir. Bibliothèques publiques, centres culturels, fonds universitaires et archives historiques ont été touchés à une échelle inédite. Avant la guerre, le territoire comptait des dizaines de lieux de lecture et de transmission. Aujourd’hui, une grande partie d’entre eux sont endommagés ou totalement détruits, tandis que les universités ont, pour beaucoup, été mises à terre.

Derrière ces destructions, ce ne sont pas seulement des bâtiments qui disparaissent, mais des collections entières. Autant de traces qui permettaient de raconter une histoire, de transmettre des savoirs et de maintenir un lien entre les générations de Palestiniens. La perte est donc à la fois matérielle et symbolique.

Documenter l’effacement, retenir les traces

Pour Dominique Dupart, universitaire spécialiste de l’éloquence politique et engagée dans les questions liées à la Palestine, il est essentiel de rendre visibles ces destructions. À travers un travail de documentation, elle s’attache à recenser les bibliothèques touchées et à en mesurer concrètement les pertes.

Pour le Courrier de l’Atlas, elle cite notamment la bibliothèque de l’université de Palestine, créée en 2005 et entièrement détruite le 1er avril 2024 :
« 38 000 ouvrages en arabe et en anglais qui composaient les collections de la bibliothèque. Manuels scolaires, revues universitaires, ouvrages de référence, thèses, mais aussi ressources électroniques en nombre et ressources rares liées à l’histoire et l’identité palestiniennes : tout a disparu. »

Autre exemple, celui de la librairie Shorouk, « Le bâtiment a été gravement endommagé. Le fonds a été en grande partie pillé de même que les équipements, comme la presse à imprimer, les ordinateurs, et le mobilier. Selon ʿAdlī Najāḥ Nazzāl, “la librairie a été bombardée à cause de sa localisation dans une zone stratégique. Après le troisième bombardement de décembre 2023, des pillards ont volé ce qu’il restait, incluant des livres, des imprimantes, des ordinateurs de bureau et portables et des meubles.” Les pertes directes ont été estimées par le directeur-propriétaire. La destruction des livres, ouvrages de référence et matériel éducatif équivaut à une perte financière qui s’élève à 300 000 dollars. »

Théodora-Lucile a aussi créé le logo Reading in Gaza

Enquêter à distance, reconstruire par fragments

Privée d’accès direct au terrain, Dominique Dupart, également impliquée dans des réseaux de solidarité académique avec la Palestine, décrit une méthode de travail fondée sur des relais locaux et des sources ouvertes :

« Nous travaillons avec des collaborateurs gazaouis sur place qui enquêtent en téléphonant à des personnes ressources, qui vont prendre des photographies des destructions, qui recherchent une iconographie d’avant la guerre, qui collationnent des témoignages de personnels ou d’usagers. Nous travaillons aussi en open sources en collectant l’ensemble des données et informations disponibles sur le net. Tout nous intéresse pour faire témoignage d’une vie passée de la bibliothèque ou de la librairie : état des collections, horaires de bibliothèques, témoignages des usagers, équipements. »

Ce travail vise à conserver une trace, à documenter non seulement la destruction, mais aussi la vie animée désormais et passée de ces lieux.

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Entre perte et résistance de la mémoire

Si certains chercheurs évoquent, avec prudence, des notions comme « mémoricide » ou « culturicide », ces analyses ne font pas consensus. Mais elles traduisent une inquiétude réelle face à une guerre qui affecte aussi les fondements culturels et intellectuels d’un territoire.

Interrogée sur la portée de ces destructions pour la mémoire collective et sur leur caractère réversible ou non, Dominique Dupart insiste sur la dimension humaine de ce travail :

« N’étant pas gazaouie, je ne suis pas en mesure de répondre à cette question. Mais je sais que contribuer à restaurer et restituer la mémoire de tous ces lieux détruits est à une opération très douloureuse qui fait rendre terriblement conscience de la perte. Mais c’est aussi l’occasion pour déployer entre deux continents et deux langues, une dynamique de remémoration collective et active qui fait pièce à une volonté d’anéantissement qui n’a donc pas atteint son but. Des mémoires sont toujours là pour faire front. » Dans ce contexte, la mémoire devient elle-même un espace de résistance.

Face à l’ampleur des destructions, ces initiatives restent fragiles et reposent largement sur des réseaux bénévoles. Elles avancent pourtant, portées par une conviction simple : ce qui peut encore être sauvé doit l’être, et ce qui a disparu ne doit pas sombrer dans l’oubli. Aujourd’hui, cet effort a besoin de relais, de compétences et d’engagements concrets. Chercheurs, documentalistes, traducteurs, à travers le monde, mais aussi des citoyens palestiniens et d’ailleurs sensibles à ces enjeux peuvent y prendre part, à leur manière.

Il est également possible d’apporter un soutien financier pour prolonger ce travail de mémoire. Car au-delà des ruines visibles, quelque chose de plus silencieux est en jeu. Une mémoire qui vacille, mais qui circule encore. Une mémoire qui cherche des mains pour continuer à exister.

L’université de Palestine avant sa destruction