Musique.Les Amazones d'Afrique : "On porte fièrement notre épée de féministe"

Fafa Ruffino

Créé en 2015, le collectif de chanteuses ouest-africaines revient avec des recrues, une tournée et un nouvel album intitulé “Amazones Power”. Brassant les générations, elles chantent à l’unisson contre les violences faites aux femmes. 

Qui est à l’origine du collectif ?

Mamani Keïta : L’idée de réunir des musiciennes d’Afrique de l’Ouest pour défendre les droits des femmes vient de la productrice Valérie Malot. Le projet s’est ensuite concrétisé autour de trois chanteuses maliennes : Mariam Doumbia (d’Amadou et Mariam), Oumou Sangaré et moi. C’était mon devoir d’y participer parce que j’ai moi-même subi la violence, l’excision. Sept autres artistes africaines, dont Angélique Kidjo et Inna Modja, nous ont rejointes pour une tournée mondiale et un premier album, ­République Amazone, sorti en 2017.

Un nouvel album, “Amazones Power”, sortira cet automne. Quel message souhaitez-vous faire passer ?

Fafa Ruffino : Il reste le même : la violence sexuelle, physique et morale à l’égard des femmes et des jeunes filles doit cesser. Mais dans Amazones Power, on a mis l’accent sur les violences faites aux femmes par les femmes. Entre autres, on a abordé le thème de l’excision. En sachant que ce sont généralement les tantes, les grands-mères ou d’autres femmes de la famille qui emmènent les petites filles se faire exciser. Au Bénin, l’excision est interdite et sanctionnée, mais elle persiste. Les exciseuses savent que cette pratique est douloureuse et insensée. Mais elles le font parce que ça doit se faire. Selon la tradition, exciser une femme la rendrait plus fidèle. C’est comme le mariage arrangé, cela n’arrange que le monsieur. Tout tourne autour de l’homme. Notre musique porte donc aussi un combat contre le patriarcat dominant.

A qui s’adressent vos chansons en priorité ?

Fafa Ruffino : Aux exciseuses, bien sûr, mais de manière générale aux femmes, pour qu’elles soient plus solidaires entre elles. Ensemble, on peut mettre fin à toutes ces mauvaises pratiques qui nous desservent. L’excision n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique(elle est aussi pratiquée au Moyen-Orient, dans certaines communautés en Asie, en Amérique du Sud, ainsi que dans les communautés de la diaspora : Europe, Etats-Unis, Canada et ­Australie, ndlr). Partout, des femmes subissent des formes de violences. On s’appelle les Amazones d’Afrique, mais ç’aurait pu être les Amazones du monde. Pendant nos concerts, quand on demande au public : “Est-ce qu’il y a des Amazones dans la salle ?”, des femmes répondent en chœur, mais aussi des hommes. Pour ces alliés de la cause que nous défendons, on a même créé le terme “Amaz’hommes”.

Une nouvelle génération des Amazones d’Afrique émerge. Comment leur musique s’inscrit-elle dans le collectif ?

Niariu : Ma musique est très éclectique. C’est un mélange de rap, soul, reggae, électro, musiques tra­ditionnelles africaines... J’ai 23 ans, et c’est la marque de ma génération de puiser dans tous les styles. Les cultures s’entremêlent : mes parents ont grandi en Guinée, je suis née en France et j’ai baigné dans ces deux cultures. Dans Amazones Power, on apporte toutes notre style, notre énergie, notre vécu. Ce métissage fait notre force. Nous chantons ensemble le morceau qui porte le nom de l’album, mais chaque artiste interprète aussi une chanson qu’elle a elle-même composée. Dans la mienne, j’incite les femmes à briser les stéréotypes de genre. Je viens d’une culture où les filles ne sont pas éduquées comme les garçons. Elles doivent être plus en retenue, plus effacées.“Finish the hustles, my sisters. Time to blossom !” (“Fini la tourmente, mes sœurs. Il est temps de s’épanouir !” en français, ndlr),c’est le message que je veux leur transmettre.

Vous considérez-vous comme féministes ?

Fafa Ruffino : Nous ne sommes pas dans l’extrême, du genre à nous mettre nues sur les Champs-Elysées pour revendiquer une certaine liberté des femmes. Mais nous sommes féministes à notre façon. En chantant, on part en guerre contre une prétendue tradition africaine qui rabaisse et violente la femme. Nous n’avons aucune honte à le revendiquer, bien au contraire. On porte fièrement notre veste et notre épée de féministes !

Vous chantez dans différentes langues. Comment allez-vous transmettre votre message au public ?

Mamani Keïta : C’est vrai, je chante en bambara (langue nationale du Mali, ndlr). Fafa compose en yoruba, Fon ou mina (des langues du Bénin, Togo, Nigeria, ndlr.)... Il y a des passages en français pour sensibiliser le public à notre cause. Mais je pense que même si les gens ne comprennent pas tout, nos gestes, notre énergie et notre présence sur scène parlent pour nous. La ­musique touche l’âme du monde. C’est un langage universel. Je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école. Ma mère disait que ce n’était pas la place d’une fille, mais celle d’un garçon. Heureusement, grâce au chant, j’ai trouvé ma voie pour défendre l’égalité et ­exprimer ma liberté en tant que femme. 

Une nouvelle génération

En 2019, les Amazones d’Afrique ont réuni une nouvelle équipe de 17 chanteuses africaines et issues de la diaspora pour continuer de défendre l’égalité des sexes. La chanteuse ivoirienne Kandy Guira, l’artiste algérienne Nacera, et le duo masculin Nyokõ Bokbaē font partie des nouvelles recrues. Ensemble, ils ont enregistré Amazones Power, premier morceau de l’album du même nom qui sortira cet automne. Tous les bénéfices des ventes seront reversés à la fondation Panzi du docteur Denis Mukwege à Bukavu (RDC), qui porte assistance à des femmes victimes de violences sexuelles. Actuellement en tournée mondiale, 


les Amazones d’Afrique, représentées par Mamani Keïta, Fafa Ruffino, Kandy Guira et Niariu, se produiront en concert le 20 septembre au Théâtre du Briançonnais (Hautes-Alpes) et le 5 octobre au Théâtre de Privas (Ardèche).

lesamazonesdafrique.com

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