“De la Constitution à l’accord de Carthage” de Hatem M’rad : En attendant le sage au détour du chemin…

 “De la Constitution à l’accord de Carthage” de Hatem M’rad : En attendant le sage au détour du chemin…


"De la Constitution à l'accord de Carthage" (Nirvana, 2016), ce nouveau livre de Hatem M'rad se propose d'analyser les premières marches de la IIe République tunisienne. Cette deuxième série de chroniques de presse, après celle intitulée "De la révolution à la Constitution" (Nirvana, 2014), éditée au journal numérique du « Courrier de l’Atlas », constitue le deuxième acte d'un projet unique en son genre, où l'auteur essaye de retracer l'histoire de la Tunisie post-révolutionnaire. 


L'entreprise est difficile : les évènements en cours sont par nature rebelles à la compréhension scientifique, aussi bien que l'actualité brûlante est récalcitrante à la froideur et au recul théorique. 


Penser l'histoire en marche, c'est ce que nous propose Hatem M'rad dans ce recueil de chroniques qui  s’étalent de la Constitution (janvier 2014) à l'accord de Carthage, adopté sous l'initiative du président Béji Caïd Essebsi. Un accord tendant à établir un gouvernement d'union nationale (juin-juillet 2016) et provoquant le vote de défiance contre le chef de gouvernement Habib Essid.


Histoire d'une ascension? Il s'agit plutôt de l'histoire d'une évolution contrastée.


"Celui qui voudra s'en tenir au présent, à l'actuel, ne comprendra pas l'actuel" disait Michelet. C'est pour cela que le livre s'ouvre sur un chapitre dédié à la Tunisie des profondeurs, à sa civilisation, son histoire et sa politique.


Mais il ne s'agit nullement d'une analyse historique. Ce sont les débats actuels sur la nature de la société tunisienne et la pratique politique actuelle de la classe au pouvoir qui appellent l'auteur à revenir à l'histoire en rappelant les différents acteurs qu'on ne peut " jouer impunément avec la chose civilisationnelle" en refusant de constitutionnaliser la dimension méditerranéenne du pays, ni "politiser l'histoire" en en faisant une lecture parcellaire. Car la modernité tunisienne n'est pas que bourguibienne. Elle date de 1705: le jour où Hussein Bey, le fondateur de la dynastie husseinite, est monté au trône.


Selon l'auteur, "la chance de la Tunisie c'est aussi (et je dirai surtout) le caractère semi-séculier de la société et de la vie politique, produit d'une mentalité réformiste, pacifique, modérée, pragmatique".


Et Hatem M'rad de poursuivre: "N'insultons  ni l'histoire, ni l'avenir". La prise de conscience de l'ancrage des valeurs de la modernité dans la société tunisienne devrait conduire cette même société à poursuivre sa marche vers la prospérité. A ce stade, le rôle des intellectuels paraît primordial. Ceux-ci devraient faire leur révolution: s'ouvrir plus sur le monde car "le monde est anglais, et le Maghreb pense encore français", mais surtout se pencher sur les problèmes de leur société. "La révolution n'a pas été pensée par les intellectuels, peut-être que l'après-révolution le sera, lui? On le souhaite vivement".


Ainsi, cette première partie du livre semble être un manifeste, un plaidoyer pour le rôle des intellectuels en période de transition. Le reste du livre est la "praxis" de cet "exis" annoncé. Dans tout le livre, l'analyse part souvent de faits, mais se hausse toujours en une réflexion profonde sur la politique en Tunisie et sur le politique en périodes transitoires.


Les six chapitres qui constituent le reste du livre auraient pu être regroupés en deux idées principales, mais c'est sans doute par souci de coller aux faits que ces divisions ont parues à l’auteur nécessaires. En effet, cette période de l'histoire politique de la Tunisie peut être appréhendée selon deux axes, à savoir la recomposition politique, d'une part et les difficultés de l'action politique, d'autre part.


La recomposition politique a précédé les élections présidentielles et les a succédées. Elle est permanente, et c'est le propre de la transition. En transition, comme le prouve l'expérience tunisienne, guère de recette magique: gouvernement de technocrates, gouvernement d'hyper-crise, gouvernement d'union nationale. Le combat de l'Etat entre exclusion et inclusion se double d'une recherche essoufflée des partis politiques d'une nouvelle identité. Tirant les leçons de son échec durant la première phase de la transition, Ennahdha a peut être opéré "non seulement une révolution dans l'islamisme politique, mais aussi une révolution dans la révolution".


Un Islam politique consensuel, version Ghannouchi, qui côtoie désormais une gauche tunisienne en pleine mutation. Et les deux côte à côte d'un Nida Tounès ni démocrate ni Rcédiste, plutôt machiavéliste visant le pouvoir.


Dans ce melting-pot, "Front démocratique uni ou partis seuls? ou les deux?" Rien n'est plus évident. Des mariages de raison plutôt que de cœur et la politique a des raisons que le cœur ne connaît pas. Un indépendantisme-aventurisme toujours en vogue malgré l'expérience amère des élections de l'ANC, des candidatures sans programmes électoraux visibles amenant les tunisiens, incapables de déceler le bon grain de l'ivraie, au vote utile croyant "défendre la vocation du pays, le modèle de la société et le type de civilisation". Et de désillusion en désillusion, va-t-on vers une "démocratie non participative"? "S'inscrire et élire, il faut l'avouer, ne sont pas des actes si ordinaires que cela". La nonchalance civique s'installe. Les faits sont là, chiffres à l'appui. L'analyse conduite par l'auteur au seuil des élections de 2014 garde une grande part d'actualité et de vigueur confirmant l'idée selon laquelle une analyse rigoureuse est toujours vigoureuse, tant que l'action politique souffre, d'étape en étape, des mêmes maux et affronte au fil des jours les mêmes difficultés.


Parmi les difficultés de l'action politique, l'auteur met l'accent sur une série de problèmes liés au système politique, à l'action politique et aux logiques sociétales.


Le régime parlementaire installé par la nouvelle Constitution a, selon l'auteur, contribué à la désagrégation de l'autorité de l'Etat: "Le régime parlementaire aurait été souhaitable une fois la démocratie consolidée, la tradition et la culture politique fortifiées, mais pas maintenant, dans une époque confuse, passionnée, euphorique", affirme-t-il.


Ceci a engendré un système politique confus, en proie à la partitocratie, voire à la contre-démocratie: les grèves anarchiques, la sédition, les sécessions, les scissions, les jongleries de certains partis à l'instar d'Ennahdha entre le pouvoir et l'opposition; "ni droit, ni de bon sens, ni compromis, ni dialogue", les partis entrent dans une phase chaotique qui s'oppose au jeu politique basé sur la négociation. Pis encore, l'UGTT, prix Nobel pour le dialogue et le consensus, se trouve engagé dans ce cercle infernal. Les syndicats et les partis politiques ont-ils perdu le Nord? Rattrapés par le jeu des clans et de la division, ils sont en train de transformer la Tunisie en un "Etat corporatiste". Au lieu de jouer un rôle de  consolidation de la démocratie, ils participent, ce faisant, à accentuer la "sous-autorité manifeste de l'Etat", l'empêchant de jouer son rôle pédagogique dans cette phase sensible de l'histoire du pays. Ainsi, "la corruption risque de ne plus être un mal social, mais carrément un mode de gouvernement… Le défaut du compromis politique, tel qu'il a été réalisé en Tunisie par la coalition entre Nida et Ennahdha, c'est qu'il peut pousser les différentes parties à dissimuler les fraudes et corruptions des membres de l'alliance, en vue de sauvegarder un "bien" politique  censé être pour eux d'un intérêt supérieur: celui de préserver les équilibres d'une coalition gouvernementale fragile". S'ajoutant au désenchantement politique des jeunes tunisiens, lequel est en grande partie une des conséquences  de ce paysage partisan, ces fléaux transforment la Tunisie peu à peu en un pays ingouvernable. "Qui gouverne quand personne ne gouverne?": par cet emprunt à Pierre Favre, Hatem M'rad résume les faits et appelle à la raison en évoquant un fléau encore plus redoutable, à savoir le terrorisme qui s'abat sur une Tunisie qui "malheureusement, à l'heure actuelle, n'a pas les moyens de sa sécurité".


En feuilletant ce livre, c'est l'histoire actuelle de la Tunisie qu'on feuillette : élections, candidatures, premier tour des présidentielles, second tour des présidentielles, élection de Béji Caid Essebsi, désignation du chef de gouvernement, vote de défiance contre le gouvernement Essid, scission du parti au pouvoir et accord de Carthage. Mais au-delà des faits, appuyés par la culture multidimensionnelle de l'auteur, c'est une analyse politique profonde de l'histoire du peuple tunisien qui se dégage.


"L'histoire des peuples ne peut être réduite à une simplification de l'esprit. Malgré les ruptures politiques et sociales, elle ne s'interrompt pas, elle continue sa marche au-delà des évènements, pour finir par rejoindre en chemin la vraie nature des peuples", nous rassure Hatem M'rad.


En attendant, les paradoxes de la vie politique tunisienne continuent à s'accentuer. Sur le plan des principes, sur celui des faits et des comportements politiques et sociaux, les aspects positifs côtoient durablement les aspects négatifs.


Mais l'auteur continue à croire que "rien n'est plusieurs fois", comme le disait Alain, attendant avec lui le sage au détour du chemin.


Khaled Mejri

Khaled Mejri