Notre Histoire.Benjamin Stora : "ll faut du temps pour parvenir à l'apaisement"

Crédit photo : Bertrand Langlois/AFP

Le grand historien dresse le bilan de quarante années de recherches sur le nationalisme, la colonisation et l’histoire de l’immigration française. Il identifie aussi un phénomène nouveau en France : la relève assurée par une génération d’intellectuels issue de l’immigration.

Pourquoi avez-vous choisi de vous spécialiser sur la question de l’histoire de l’immigration en France ?

Mon histoire personnelle n’y est pas étrangère : exilé d’Algérie, je suis arrivé en France avec ma famille en 1962. Mais le point de départ de mes recherches sur cette question est ailleurs. C’est plus une aventure intellectuelle. Ce qui m’intéressait en tant que jeune chercheur c’était les mouvements de la décolonisation dans l’Histoire. A la fin des années 1970, j’ai d’abord soutenu une thèse sur les nationalistes algériens. Puis en 1991, je me suis vraiment penché sur la question de l’immigration algérienne en publiant ma seconde thèse d’Etat. A cette époque, il y avait très peu de spécialistes sur ce thème.

Pour quelles raisons ce champ d’étude était-il si ­déserté dans les années 1970 et 80 ?

Etonnamment, cela semblait être un sujet dépassé, archaïque pour ne pas dire “réglé” à l’époque où j’ai commencé à m’y intéresser. Ce qui n’était pas du tout le cas dans les années 1950 et 1960 où la préoccupation coloniale était présente. Beaucoup d’intellectuels français avaient écrit sur l’Algérie et le Maghreb. De François Mauriac à Pierre Nora, en passant par Pierre Bourdieu et André Mandouze, il y avait pléthore de chercheurs… Seulement passées les indépendances, ce champ de recherche a été abandonné.

Quelle était l’opinion de la société française sur l’immigration au début des années 1980 ?

C’était tout de même très violent et très hostile ! C’était une période où, il faut bien le rappeler, il y avait un certain nombre de meurtres et d’assassinats, dans les commissariats et autres… C’est d’ailleurs ce qui a provoqué ensuite le fameux mouvement que les médias ont appelé “beur”. C’est aussi une époque où il y a eu une apparition assez spectaculaire des enfants de l’immigration. Le Parti socialiste a d’ailleurs voulu jouer un rôle de régulateur perçu comme récupérateur avec les marches pour l’égalité, puis SOS racisme, et Touche pas à mon pote en 1985. L’immigration ­maghrébine en France polarisait sur elle beaucoup de rejets et de stéréotypes, alimentés aussi par la montée du Front national dans le paysage politique français. Le contexte était particulier : le FN a fait tout de même 10 % aux élections européennes de 1984 et est entré au Parlement en 1986 ! Face à l’immigration, la France oscillait en permanence entre hostilité et hospitalité.

Le contexte des deux rives de la Méditerranée a-t-il influencé ou agrandi votre champ d’étude ?

Sans doute. A la fin des années 1980 s’est produit un mouvement très important en Algérie avec l’arrivée du Front islamique du salut (FIS). De ce fait, à partir des années 1990, mon travail a porté sur la question de ­l’Islam politique et de la montée des extrêmes en Algérie et en France, notamment avec La Gangrène et ­l’Oubli publié en 1991. C’est à ce moment que j’ai ­commencé à travailler les problèmes de séparation mémorielle d’une rive à l’autre de la Méditerranée, en essayant de voir comment construire des passerelles. En 1999, j’ai traité du risque des réinterprétations de l’Histoire avec Les Mémoires dangereuses. Ce qui a ­logiquement débouché sur une réflexion autour de la guerre des mémoires.

A ce propos, selon vous, une vraie réconciliation est-elle enfin possible entre la France et l’Algérie ?

Le rapport à l’Histoire n’est pas le même entre celui qui colonise et celui qui est colonisé. Au sujet de la guerre d’Algérie, il y a ceux qui d’un côté ont vécu un arrachement, l’exil, et le départ comme ma famille en 1962. Et puis il y a ceux qui se demandent quelle est la cause de ce déchirement. Ce décalage entre la fin et le début d’une tragédie rend d’emblée difficile la concordance des points de vue. C’est d’autant plus dur que l’émotion l’emporte encore aujourd’hui, la mémoire ­blessée submerge toujours le discours. Certains refusent le passage de l’Histoire, car ils pensent que ­personne ne pourra les comprendre. Les Français pieds-noirs sont dans cette position mais, dans un ­registre différent les ­Algériens aussi. On ne peut pas régler un problème d’une telle ampleur sur une ou deux générations. Il faut du temps, plus d’ouverture réciproque et de savoir ­historique pour parvenir à un apaisement de fond. La vérité, c’est qu’on ne peut pas aller plus vite.

Qui œuvre concrètement aujourd’hui pour cette ­réconciliation ?

Des petits pas ont été accomplis. On ne peut pas dire que rien ne se fait. La question de la guerre d’Algérie est aujourd’hui traitée dans les concours et à l’agrégation. Il y a vingt ans, cela n’existait pas. Les langues se délient : beaucoup de romans, notamment écrits par des femmes, traitent de la question, des films aussi. Et il y a eu des gestes politiques comme le discours de François Hollande à l’Assemblée algérienne en 2012 ou plus récemment celui d’Emmanuel Macron à Alger… Certes, il reste encore à faire en matière de reconnaissance ­historique. Mais il faut déjà prendre appui sur ce qui a été fait. Et puis, rien ne sera gommé par un seul historien, un seul livre ou un seul film. Cela prend du temps.

La relève est-elle assurée d’après vous ?

Aujourd’hui, beaucoup de chercheurs et d’historiens issus de l’immigration travaillent sur ces questions, comme Naïma Yahi, Lydia Aït Saadi… La relève est là. Que de nouvelles générations multiculturelles produisent un savoir, c’est une grande nouveauté à laquelle la France fait face. Des enseignants, des écrivains, mais aussi à l’assemblée nationale… Il se dégage des élites ­issues d’une histoire de l’immigration. Cette nouveauté permet de créer des passerelles avec l’Histoire. Cela peut bien provoquer des réticences nationalistes, identitaires, communautaristes qui refusent ce brassage, mais c’est irréversible. C’est la réalité objective.

Comment voyez-vous l’avenir de l’Histoire de l’immigration française qui s’écrit aujourd’hui ?

Je suis optimiste. J’essaye de comprendre l’histoire des autres et d’apporter des explications. Je ne crois pas à la solution de la guerre des mémoires. Le problème, c’est de combler les fossés et de rétablir le décalage entre ce qu’a fait la France et la conscience que l’on en a. C’est une question de transmission et d’éducation. C’est ce que je m’emploie à faire au musée national de l’Histoire de l’immigration (qu’il dirige depuis 2014, ndlr), en tentant de faire coïncider la réalité effective de l’histoire et sa représentation. L’historien Pierre Nora disait : “L’histoire est commune mais la mémoire divise”. Tout ­demeure dans la possibilité de résoudre cet enjeu. 

68, ET APRÈS LES HÉRITAGES ÉGARÉS, de Benjamin Stora, éd. Stock, 252 p., 17,50 €.

voir aussi :

Benjamin Stora, l'historien des mémoires

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