L’opinion, les leaders politiques et la pandémie

 L’opinion, les leaders politiques et la pandémie


Les leaders politiques des démocraties bénéficient un peu partout durant la crise pandémique d’une popularité exceptionnelle, à des degrés variables. Mais pas tous. Ce soutien de l’opinion est-il durable ou temporel ?


Les opinions publiques deviennent d’un coup, légitimistes en cette crise pandémique, comme le montrent les différents sondages d’opinion récents sur les cotes de popularité des dirigeants mondiaux. Ces opinions se sentent réconfortées par les discours rassurants des leaders qui prennent au sérieux la pandémie. Ces leaders font montre dans leurs stratégies quasi quotidiennes de communication d’une certaine sincérité dans la gestion de la crise, lorsqu’ils mettent au premier plan la politique sanitaire de leurs pays, la mobilisation des ressources pour les mal-lotis et les entreprises, expriment leurs incertitudes sur l’évolution du virus, déplorent le nombre de morts, louent en permanence le corps médical, s’entourent dans leurs conférences de presse de consultants épidémiologues et virologues, de directeurs de la santé publique et de leurs ministres de la Santé. Le doute général planant sur la gestion du virus semble bien leur profiter.


Inversement, les dirigeants qui expriment une désinvolture vis-à-vis de la pandémie, qui s’accrochent davantage à leur popularité, à leur réélection, ramènent toute la crise à leurs propres personnes, l’exploitent même pour enfoncer leur populisme, comme Trump aux Etats-Unis ou Bolsonaro au Brésil, sont pénalisés par l’opinion.


Plusieurs dirigeants à travers le monde connaissent en effet un soudain regain de popularité. Ainsi, bien qu’ayant été critiqué pour sa gestion de l'épidémie en France, Emmanuel Macron a gagné 10 points depuis le mois de février pour s'établir à 42 % en avril, selon le dernier baromètre mensuel d'IFOP. Mais, les Français ne sont pas majoritairement derrière leur président dans cette crise. La colère de la population qui s’est exprimée férocement durant le quinquennat d’Emmanuel Macron n’a pu décroître, bien au contraire. La technocratie de son discours ne coïncide pas toujours avec le dénigrement des Français de leurs dirigeants et même avec leur autodénigrement. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau, s’est positionné comme un leader compatissant et semble, avec son gouvernement, maîtriser la situation. Comme Trudeau, la chancelière Angela Merkel, a joué la carte de l’apaisement et usé d’un ton rassurant. Elle a vu sa cote de popularité monter en flèche, avec près de 80% d’appui de la population. En Autriche, le jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz présente une cote de popularité de 75%. Malgré le lourd tribut payé par l'Italie durant cette crise, le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte traverse une phase de popularité sans précédent en Italie. Après avoir atteint les 71 % en mars – son niveau le plus élevé depuis son entrée en fonction – sa cote de confiance s'établit à 63 % en avril, soit 11 points de plus qu'en février. En l'espace de quelques semaines, ce nouveau venu en politique (depuis deux ans seulement), encore méconnu en dehors de l'Italie, arrivé au pouvoir il y a deux ans dans des conditions très particulières, présenté alors comme un satellite du populiste Matteo Salvini, et qui a su tirer profit des erreurs de ce dernier, a changé de stature à la faveur de la crise. Calme, mesuré, faisant preuve de sang-froid, portant les couleurs d’un centrisme excluant le schisme de droite et de gauche, ce professeur de droit civil de 55 ans a su tirer son épingle du jeu, même si la politique sanitaire est en Italie du ressort des régions. Sa cote de popularité actuelle est une performance inédite dans l’histoire de la politique italienne, même s’il n’a rien d’une figure exceptionnelle. « Restons à distance aujourd'hui pour nous embrasser plus chaleureusement demain », a-t-il lancé, le 6 mars, dans son adresse aux Italiens sur Facebook. La formule a fait mouche. Incarner l’unité en Italie n’est pas un vain mot dans cet Etat régional. Il en va de même en Espagne et au Royaume-Uni. La popularité de Pedro Sánchez a progressé de 10 points en deux mois pour atteindre 45 % en avril et Boris Johnson, qui a lui-même été hospitalisé pour avoir attrapé le virus, a vu sa cote grimper de 18 points depuis février, même si la gestion du virus a été cacophonique au Royaume-Uni et le nombre de morts important.


En Tunisie, la cote de popularité du chef de gouvernement Elyès Fakhfakh a explosé au vu d’un sondage Sigma Conseil, réalisé entre le 15 et le 18 avril dernier, publié par le journal « Al Maghreb », même si elle reste en-dessous de celle du président Kais Saied (61%), qui a elle-même décliné par rapport à son score électoral d’il y a quelques mois (72% des voix), et de son ministre de la Santé Abdellatif Mekki (51%). Alors qu’en temps ordinaire, l’impopularité se rabat souvent en Tunisie, comme ailleurs, sur le chef du gouvernement, immergé dans l’intendance. Et cette popularité-là, Elyès Fakhfakh ne la doit pas à Kais Saied. Il la doit plutôt à la vague de popularité qui a touché tout le secteur médical, du ministre de la Santé, au corps médical, hôpitaux, cliniques et même les hôtels et les centres de confinement. Une vague à la mesure du trouble d’une population, comme partout ailleurs, qui tient à être rassurée sur la politique de santé et sur les mesures de lutte prises contre ce virulent virus. Une population qui tient à marquer son unité dans les grands moments de crise. La population n’ignore pas que la crise sanitaire est moins d’ordre politique que d’ordre humain. Fakhfakh ressemble par certains côtés au chef de gouvernement italien, Guiseppe Conte. Comme lui, il est un homme simple, sans outrecuidance, calme, modéré, centriste pouvant ratisser large, qui tient à ne pas provoquer en temps de crise des polarisations politiques inutiles entre les extrêmes, en l’espèce entre les islamistes et les laïcs.


En revanche Trump et Bolsonaro, qui ont le même profil de populistes arrogants, peu compatissants vis-à-vis des victimes et des personnes décédées, peu conscients de la dangerosité du virus, et accordant la priorité à l’économie, à la reprise du travail et au monde des affaires, ont vu s’épuiser leur popularité. Entre février et avril 2020, Jair Bolsonaro, qui gère la crise « à contre-courant » perd 6 points dans les sondages et Donald Trump n’en gagne qu’un. Pourtant, les présidents américains, et particulièrement les Républicains, ont souvent connu une forte hausse de popularité lors des crises et des guerres. George Bush Jr., durant les attentats du 11 septembre 2001, était devenu le dirigeant américain le plus populaire de tous les temps, avec 90% d’opinion favorable. Mais Trump est trop clivant pour être consensuel.


Malgré cette vague de popularité des leaders dans le monde, portée par des populations en désarroi, inquiètes sur l’état de santé de leurs proches, solidaires avec leurs gouvernements et leurs leaders respectifs, en dépit des critiques assassines occasionnelles dont ils font l’objet, il ne faut pas trop se fier aux opinions publiques, trop connues pour leur versatilité et leur discontinuité. Si l’effet de ralliement derrière les dirigeants est un phénomène que n’ignorent ni les politologues ni les sondeurs, il est néanmoins souvent éphémère. Comme pour le passé, il ne survit généralement pas à la fin des crises. Les crises économiques et récessions ont des chances, si on n’y prend pas garde, de relancer le discours populiste ou extrémiste dans les démocraties du Nord comme du Sud. La mobilisation politique des citoyens autour de leurs gouvernements risque de baisser après la crise et la fin des inquiétudes d’ordre sanitaire. Le retour à la normale signifie la réhabilitation des déchirements politiques. Il est vrai que certains leaders étaient déjà populaires avant la crise sanitaire et ont maintenu leur popularité (Trump, Merkel, Saied), d’autres l’étaient moins et ont pu décoller un peu (Macron), ou beaucoup (Johnson, Conte, Trudeau, Sanchez, Fakhfakh). Certains ont vu leur popularité s’enfoncer davantage par rapport à l’avant crise (Bolsonaro). Les situations sont diverses, mais la tendance générale va dans le sens de la montée du soutien de l’opinion durant la pandémie.


C’est vrai que l’opinion est le nerf de la démocratie, et même des crises. « Elle existe bien », malgré les prétentions contraires de Bourdieu, et ses effets sont bien réels en politique. Les gouvernements d’opinion ne tiennent pas sans elle. Autant les dirigeants sont désarmés lorsqu’elle se rebelle contre eux, autant ils sont surpuissants lorsqu’elle les soutient, comme aujourd’hui. Mais n’oublions pas que le pouvoir de l’opinion est une arme à double tranchant. Cette puissance élévatrice peut devenir une puissance coercitive pour peu que les circonstances changent. Ne nous fions pas outre mesure à cette puissance bénéfique qui sait trop être anarchique, instinctive et « sans mémoire ».


 

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