La campagne Trump-Clinton et les contorsions de la démocratie américaine

 La campagne Trump-Clinton et les contorsions de la démocratie américaine

PAUL J. RICHARDS / AFP


 


Hatem M’rad


Professeur de science politique


 


On se souvient des élections houleuses du 7 novembre 2000 entre Georges W. Bush et Al Gore. Le résultat de l’élection était si serrée que les deux candidats se sont engagés dans une bataille de procédure en Floride, qui a fait intervenir à la fois la Cour suprême de Floride et la Cour suprême fédérale. Grâce à 537 voix d’avance (sur six millions de votes en Floride), Georges W. Bush a remporté ses 25 grands  électeurs de la Floride et donc la majorité du collège électoral constitué de 538 grands électeurs, chargés d’élire le président, c’est-à-dire 271 grands électeurs, alors qu’Al Gore n’en a obtenu que 267. Pourtant Al Gore a remporté la majorité des suffrages au niveau national, avec  337.000 voix d’avance sur Bush sur 103 millions de suffrages exprimés. Donald Trump doit se souvenir de cette élection serrée et bruyante entre G.W. Bush et Al Gore, et pourrait sans doute en évoquer le rapprochement, pour montrer qu’il est prêt à aller jusqu’au bout, fût-ce devant les tribunaux.


 


Toutefois, serrée ou houleuse, la compétition et les échanges qui ont eu lieu entre les deux candidats étaient entre Bush junior et Al Gore démocratiquement convenables, respectueux de la forme démocratique. Ce qui est loin d’être le cas pour la campagne Trump-Hillary. La situation s’est tellement envenimée dans ce cas-ci que la presse américaine a titré ces jours-ci : « Assez. Par pitié, faites que ça s’arrête », tant les scandales et les révélations chocs entre les deux candidats se sont multipliés à l’infini. L’incompétence politique de l’arrogant richissime Donald Trump, s’est révélée au grand jour, au fur et à mesure de la difficulté de la compétition, de son durcissement et des abandons de gros calibres Républicains de son camp. L’homme n’argumente pas, il s’estime en permanence victime de complots provenant du camp démocrate et de Hillary Clinton, maîtresse, elle, au contraire, de son discours, en dépit de son attitude glaciale. Donald Trump raffole en effet des théories du complot. Il y a d’abord eu le lieu de naissance du président Obama, puis les rumeurs selon lesquelles le FBI était de mèche avec Hillary Clinton ou que le père de son ancien rival républicain Ted Cruz était lié à l’assassinat de Kennedy. Maintenant, il se croit lui-même victime de persécution et de complot.


 


Qui sont les auteurs du complot ? Quelle organisation ? Pour lui, c’est « une structure de pouvoir mondialisée », associant grandes entreprises, médias et l’entourage des Clinton, qui veulent tous en découdre avec lui. Les fracassantes révélations de femmes accusant Trump de les avoir tripotées et embrassées sans leur consentement, relayées par des dizaines de médias ayant soigneusement vérifié leurs sources, confirment pour lui le complot. Et Hillary Clinton et ses conseillers sont bien décidés à exploiter les dérives sexuelles et les vulgarités de son rival. Au fond, il doit avoir du mal à concevoir que, lui, le coureur de jupon, méprisant envers les femmes, puisse être battu par une femme, et que l’élection d’une première femme à la présidence, après une succession de 43 présidents hommes, puisse faire date historiquement à son détriment.


 


Globalement, deux contorsions touchant aux valeurs et procédés démocratiques nous interpellent particulièrement dans cette campagne électorale, décidément de bas étage, provenant de la plus grande démocratie du monde.


 


D’abord, première contorsion, les Républicains, exaspérés par les extravagances et les discours racistes, sectaires, peu démocratiques de Trump, et ne pouvant plus soutenir ses incompétences et ses excès, décident de l’abandonner et de voter pour la candidate démocrate Hillary, candidate du parti adverse, pour sauver ce qui reste à sauver de la démocratie et des valeurs américaines. En somme, un non- respect du pluralisme partisan ou politique mis au service d’un autre pluralisme des profondeurs, censé être plus démocratique et plus authentique. C’est tout de même une aberration démocratique. A quoi peut servir une démocratie ou le pluralisme, si on va jouer à les remettre en cause et à les déflorer à chaque élection, et si on décide de ne pas en tenir compte le jour fatidique ? Le choix électoral résulte en toute logique d’une opinion et d’un choix intellectuel. Autrement, c’est comme si on présentait un candidat unique consensuel pour les deux partis.


 


C’est vrai que cette attitude est difficilement transposable en Europe, même si en France, en raison de l’imprévisible passage du candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen au 2e tour face à Jacques Chirac, aux présidentielles de 2002, la gauche et l’ensemble des démocrates républicains ont soutenu Chirac et voté pour lui. Ce qui explique l’élection de Chirac au 2e tour avec un taux « anormalement » élevé en France de 82% de suffrages, alors que Le Pen n’en a recueilli que 17,79%. Mais cette pratique reste exceptionnelle dans une France, malgré tout, historiquement divisée idéologiquement, politiquement et culturellement entre la gauche et la droite depuis la Révolution.


 


En fait, la vie politique américaine n’est pas traditionnellement aussi manichéenne ou aussi idéologique que la vie politique européenne. Dans un pays où toutes les populations et les deux grands partis, croient de manière identique à l’American Way of Life, au mode de vie américain de base et à l’égalité de chance, on vote indistinctement pour les Républicains ou les Démocrates. Il est ainsi de tradition que la vie politique ne soit pas polarisée. Les partis américains, contrairement aux partis européens, n’ont aucune discipline de vote au Congrès. Ils se caractérisent par leur souplesse et leur liberté de vote. On a ainsi l’habitude dans la vie politique américaine de voir au Congrès les Républicains voter pour les Démocrates, et les Démocrates voter à leur tour pour les Républicains. L’inversion existe même lorsque le Président est issu de leur camp. Un président démocrate peut être soutenu au Congrès par des députés républicains et vice-versa. C’est une spécificité de la démocratie américaine.


 


Il reste que l’abandon du candidat d’un parti par plusieurs membres, dirigeants et anciens responsables politiques de ce parti, est une première dans la vie politique américaine. Les partis sont-ils encore des machines électorales, des appareils tendant à mobiliser et à soutenir les candidats pour gagner une élection ? Un grand responsable politique ayant exercé dans la sphère du pouvoir, peut-il se déjuger et opter publiquement pour le candidat du parti adverse ? Son parti sera-t-il encore crédible ? En fait, c’est le candidat Trump qui a nettement dévié des valeurs de la démocratie américaine. La dénonciation de Trump par les siens est bien accueillie dans les milieux politiques, élitistes, artistiques et dans les médias. Pour beaucoup de dirigeants et d’électeurs républicains, l’élection de Hillary est devenue moins un choix qu’une nécessité. Ni cette élection, ni ce candidat ne sont après tout normaux, doivent-ils se dire. Sauver la démocratie plus que tout, c’est ce qui importe.


 


La deuxième contorsion est plus grave encore. Trump laisse entendre qu’il ne va pas reconnaitre le résultat des élections en cas de défaite. Il utilise le spectre du trucage électoral, d’un complot ficelé par les Démocrates et préparé à l’avance.« Donald Trump, vous engagez-vous à accepter le résultat de l’élection ? », l’interroge un journaliste. « Je verrai à ce moment-là, répond-t-il, je vous laisse dans le suspense ». C’est la phrase la plus commentée du troisième et dernier débat à la présidentielle américaine, qui s’est déroulé le 19 octobre à Las Vegas. Interrogé par le modérateur Chris Wallace sur son acceptation du résultat de l’élection du 8 novembre, le candidat républicain refuse de s’engager, laissant planer la possibilité de fraudes. Cela est grave, parce que comme l’écrit The New York Times : « Rien n’était plus sacré pour les fondateurs des États-Unis que la transition pacifique du pouvoir ». La démocratie n’a ainsi plus de sens si l’un des candidats décide à l’avance, selon son bon plaisir, de ne pas reconnaître les résultats électoraux, s’ils seront en sa défaveur. Il les reconnaitra juste si elles lui sont favorables. En somme, une démocratie à la carte. C’est une erreur politique lamentable d’un candidat amateur dans une démocratie pourtant électoralement aguerrie. A force d’être anti-Démocrate, Trump est-il encore un démocrate ? On en doute.


 


Ce sont généralement les classes politiques des pays du Sud, encore autoritaires ou nouvellement acquis au pluralisme politique, qui ont la réputation et l’habitude de ne pas reconnaitre les résultats des élections, en criant instinctivement à la fraude avant même leur clôture définitive. On n’a pas l’habitude de voir une telle attitude dans les vieilles démocraties, où citoyens et partis ont appris à s’incliner devant le suffrage universel et à respecter dans les mœurs l’opinion d’autrui.              


 


La démocratie américaine ne finit pas de nous étonner.       


Hatem M’rad

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