« Peuple » contre élites

 « Peuple » contre élites


La classe politique, les partis et les élites n’ont pas cessé d’être dénigrés depuis la transition, à tort ou à raison. Dans un climat général délétère, on les accuse de tous les maux, solubles comme insolubles. Aujourd’hui, on en paye le prix sur le plan électoral. On a créé un vide favorable aux sirènes populistes. 


Dans la rhétorique populiste, l’histoire et les enjeux politiques sont réduits à une opposition radicale entre un peuple majoritaire, homogène, honnête et travailleur et une élite minoritaire, hétérogène, corrompue, paresseuse, insouciante des conditions de vie du citoyen de base, du jeune ou du chômeur. Tout le « peuple » s’oppose ainsi, dans la logique et l’imaginaire populistes, à toute l’« élite », et, pour parler comme Pareto, à la fois à « l’élite gouvernementale » et à « l’élite non gouvernementale ». L’élite n’est autre qu’une poignée d’individus, parasitant et accaparant l’État en réduisant le peuple à néant. Peu importe que le « peuple », véritable microcosme électoral, ne soit qu’une entité abstraite et mythique, n’ayant jamais existé dans les faits, et que l’élite soit multiple et fragmentée.


Fort du rejet du monde politique extérieur, des partis et des élites, le populisme n’est pas à vrai dire une idéologie cohérente. Il a juste vocation à se greffer sur des idéologies, de droite ou de gauche, nationaliste ou islamiste. Son simplisme lui permet de s’adapter à tous les extrêmes, pour peu qu’il retrouve un terreau favorable : misère, analphabétisme, inculture, crise économique et sociale, ou crise de mutation, guerres, désarroi moral. Ne l’oublions pas, c’est surtout l’opposition du peuple aux élites qui anime et structure, historiquement, les diverses manifestations du populisme. Un populisme qui n’a jamais signifié dans les faits le pouvoir du peuple. Il prétend seulement, non sans démagogie, comprendre la majorité silencieuse, en l’espèce « raz-le-bolisée » par son vote, pour rejeter le système représentatif dans son ensemble, œuvre des siècles.


L’effondrement des élites politiques et des partis, ou leur rejet électoral, ne signifie pas autre chose que le nivellement par le bas, dont sont victimes aujourd’hui plusieurs démocraties, à commencer par l’Autriche, l’Italie, la Hongrie, un peu la France, les États-Unis de Trump, jusqu’à la Tunisie post-électorale du jour. Effondrement des élites, sans qu’il y ait des élites ou des partis de substitution, prêts à prendre la relève. Le populisme anti-système considère le pays et l’État comme des cobayes, objets d’expérience, une aventure à tenter au nom du « peuple » mythique. Une expérience que des amateurs politiques souhaitent accomplir dans un système établi, déjà institutionnalisé, quoique fonctionnant imparfaitement.


« El-chaâb yourid » (« le peuple veut »), fameux slogan du 14 janvier revisité par Kais Saied et bien présent de manière moins idéologique, dans le message caritatif de Nabil Karoui. Aujourd’hui, le peuple ne veut plus la chute du régime, « il veut » la démolition de l’élite politique démocrate, qui s’est déjà donné beaucoup de mal pour naître après la révolution, et pour se frayer un chemin entre les islamistes et les Anciens, et qui tente, tant bien que mal de gagner en expérience. On fait croire l’incroyable à une population aussi crédule que désemparée, prête à adhérer à tout, pour peu qu’on la rassure par des raccourcis de circonstance, la charité pour l’un ou le verbe pour l’autre. Il n’est plus question de citoyenneté.


Il est vrai que les populistes n’ont pas fait beaucoup d’efforts pour balayer les élites politiques traditionnelles et en cueillir les restes. Celles-ci s’entretuent depuis quelques années, une guerre civile inter-élite qui a pris des proportions inattendues à la veille de la campagne électorale. Toute la classe politique participe à ce dénigrement collectif et suicidaire. Insultes, agressions verbales, menaces, les élites et dirigeants politiques n’ont jamais été aussi vilipendés, de l’intérieur et de l’extérieur. Les réseaux sociaux, nouveaux accélérateurs de l’impatience politique, accentuent la stigmatisation des élites. On les accuse partout d’être au pouvoir, élus ou désignés, d’avoir lamentablement échoué, d’avoir l’outrecuidance, même élus, de s’y maintenir. L’opposition en prend aussi pour son grade pour ses dérives parlementaires. Mais, l’irréparable s’est produit. Les dégâts ont affecté tout le système, si bien qu’un contre-système pointe à l’horizon.


D’habitude, dans toutes les démocraties classiques, la majorité, le parti, le chef politique ou l’homme au pouvoir qui échoue est aussitôt supplanté par un autre leader ou parti organisé qui était jusque-là dans l’opposition institutionnelle, qui accède le plus naturellement du monde au pouvoir à la suite d’élections, présidentielles ou législatives. Le nouveau pouvoir a appris à s’opposer dans un cadre institutionnel, il a des chances de s’adapter au pouvoir, même si ce n’est pas toujours le cas. Or, dans les sphères populistes, on voit partout des hommes neufs, anti-partis, anti-systèmes ou des majorités sui generi, partis et leaders arriver au pouvoir, mais une fois qu’ils obtiennent la possibilité d’exercer quelques responsabilités politiques, ils se révèlent aussitôt impuissants ou incapables de changer l’ordre des choses. Ils sont aussitôt révoqués ou fortement contestés par le même « peuple » mythique, qui les a menés au trône, berné par leurs illusions.


En Tunisie, deux « intrus » se retrouvent au deuxième tour, deux hommes non politiques, l’un, Kais Saied, universitaire, constitutionnaliste lyrique, transformé pour la circonstance en prédicateur politique, sans expérience politique, qui a l’habitude de se positionner contre le fait établi et les idées dominantes, aussi sensées soient-elles ; l’autre, Nabil Karoui, actuellement en prison, patron d’une chaîne de TV, un homme pratique, réputé pour sa filouterie médiatique, un mégalomane qui aime se mettre en avant et fréquenter les hautes sphères du pouvoir, transfiguré en Robin des Bois du XXIe siècle, maîtrisant l’art de subtiliser illicitement les deniers de l’État pour les distribuer gratuitement aux pauvres gens. L’un est porté par des jeunes, des nationalistes, agitateurs et révolutionnaires romantiques, et soutenu au 2e tour par Ennahdha, des islamistes iconoclastes, des conservateurs dissimulés, et aussi des nationalistes ; l’autre est porté par toute la misère du pays, par son nouveau parti « Kalb Tounès » et par des modernistes, hommes et femmes, qui ont hâte d’en finir avec le système. L’un et l’autre rejettent radicalement l’élite politique et partisane au pouvoir et dans l’opposition. Seul Karoui a fait appel, de sa prison, au rassemblement de tous les partis modernistes à l’exception d’Ennahdha, dans la perspective du 2e tour. On le sait, l’opinion raisonnable aurait souhaité avoir au deuxième tour ou un candidat démocrate contre un islamiste, ou deux candidats politiques démocrates, modérés, laïcs, modernistes, prévisibles, connus, issus de l’élite sortante (de type Jemaâ, Chahed, Zbidi, Abbou, Marzouk, notamment), soutenus par des partis organisés, plutôt que de voir émerger des profanes venus de nulle part, quel que soit leurs itinéraires respectifs. Le peuple en a voulu autrement.


L’opinion moderniste a de quoi être inquiète de ce camouflet subi par les élites politiques et non politiques. Ce sont les élites politiques, intellectuelles, et administratives, des Réformateurs éclairés, qui ont fait la Tunisie depuis le XIXe siècle, de Kheireddine à Bourguiba. Ben Ali a immobilisé le pays durant plus d’une vingtaine d’années. Après la Révolution, le passage islamiste a faussé et retardé la suite de ce cheminement rationaliste, il a discrédité à la base la nouvelle démocratie, tout en aggravant la crise économique et le pillage du trésor public. Mais on a tort de prendre les élites politiques modernistes pour des boucs émissaires. Au-delà du rôle de la société civile, l’encadrement de la transition a été principalement l’œuvre de l’élite : instance Ben Achour, dialogue national, Constitution, compromis politiques autour d’Essebsi, action des autorités de régulation.


Il n’est pas mauvais de rappeler à nos enfants les raisons de la montée du fascisme en Italie et en Allemagne, et même en France, dans l’entre-deux-guerres, âge d’or du populisme dans des nations aussi humiliées que débordantes d’enthousiasme pour des leaderships mythiques. Ces peuples désorientés, en période de crise, voulaient, eux aussi, liquider le parlementarisme (aussi critiquable soit-il), se venger de la classe politique traditionnelle, des partis et des élites. Eux aussi voulaient l’avènement de nouveaux venus prétendant restaurer une grandeur perdue. Eux aussi étaient bernés par des idées et des discours aussi simplistes qu’inapplicables. Eux aussi préféraient l’illumination à l’expérience. Eux aussi ont connu les affres d’une guerre impitoyable, ajoutant surcrise à la crise, anarchie sur anarchie. Le peuple est souverain, le verdict de l’urne s’impose à tous, mais l’histoire est plus instructive, parce que plus dramatique. 


Après le surpouvoir autoritaire, puis le « surmusulman » (Fethi Ben Slama), nous voilà dans l’ère du « surpeuple », un « Echaâb yourid » anachronique, œuvre d’une fiction réelle qui se joue en Tunisie, un pays aimant trop la stabilité pour suivre une aventure supplémentaire à travers un scénario mal écrit.

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