La diplomatie informelle de Ghannouchi

 La  diplomatie informelle de Ghannouchi

Rencontre entre le président turc Recep Tayyip Erdogan (G) et le dirigeant tunisien du parti Ennahdha Rached Ghannouchi (D) au palais Tarabya à Istanbul


On le sait, publique ou secrète, officielle ou officieuse, la diplomatie relève du souverain, du maître de l’Exécutif : chef d’Etat, monarque ou républicain, ou chef de gouvernement en régime parlementaire. En Tunisie, la diplomatie relève du Président Essebsi. Elu par le peuple, la Constitution lui confie, à titre exclusif, la haute compétence diplomatique et la tâche de définir la politique étrangère du pays. Ni le chef de gouvernement, Youssef Chahed, qui a pourtant le pouvoir effectif de l’Etat, ni le parlement, lui aussi souverain, ne peuvent lui faire ombrage en la matière. 


Incarnant la volonté du peuple, le président est hiérarchiquement le chef de la diplomatie tunisienne, à même d’engager la Tunisie sur le plan international. Les modalités pratiques de cette politique sont déterminées par le ministère des Affaires étrangères, qui en assure la mise en œuvre et le suivi à travers ses services, ambassades, consuls et missions. Ainsi, si la politique étrangère est définie par le président de la République, la diplomatie, dirigée par le ministre des Affaires étrangères, est seulement censée assurer les moyens de cette politique étrangère à travers la négociation, les entretiens ou la conclusion d’accords. Dans les deux cas, la politique étrangère et la diplomatie s’expriment par les représentants officiels de l’Etat, en l’espèce, le président Béji Caïd Essebsi et Khémaies Jhinaoui, le ministre des Affaires étrangères. C’est pourquoi, interrogée sur la « diplomatie parallèle » menée par certaines parties étrangères au sérail, et notamment par le cheikh Ghannouchi depuis quelques temps, le ministre répond : « il n’y a pas de diplomatie parallèle. Il y a une seule diplomatie qui consiste à mettre en œuvre la politique étrangère (du président) de la part du ministère des Affaires étrangères » (La Presse, 6 février 2017).


Mais, le ministre des Affaires étrangères Jhinaoui n’a pas pour autant rassuré l’opinion, qui dénonce systématiquement « la diplomatie parallèle » du cheikh. Une opinion inquiète de la mise en avant diplomatique de Rached Ghannouchi dans des dossiers politiques et diplomatiques chauds, notamment dans ses déplacements en Algérie ou dans les affaires libyennes, sans titre officiel aucun. L’opinion ne souhaite pas que la diplomatie tunisienne soit faite par un islamiste, au moment même où la Tunisie tente de rassurer l’opinion internationale et de rétablir des liens diplomatiques avec certains pays, malmenés dans le passé, comme la Syrie, contre laquelle Ghannouchi a manigancé la rupture diplomatique sous la troïka, avec la complicité du président intérimaire Moncef Marzouki, réputé lui-même avoir une attitude très peu diplomatique. Ghannouchi et Marzouki ont également extradé Baghdadi Mahmoudi, sous le gouvernement Hamadi Jebali, et l’ont livré aux autorités libyennes sans obtenir de garanties sérieuses en retour, autre qu’un obscur et indéterminé pactole financier. L’extradé fut par la suite condamné à mort par un tribunal libyen à Tripoli, ville soumise alors au règne instable des milices islamistes, au premier rang desquelles se trouvait « Fajr Libya ». Le leader islamiste a en outre l’habitude de tisser ou de raffermir des liens peu diplomatiques au sein de la toile islamiste, Frères musulmans ou Internationale salafiste.


De fait, Ghannouchi a annoncé il y a quelques jours, après une rencontre avec le président algérien Abdelaziz Bouteflika, que Tunis abritera bientôt une réunion des ministres des Affaires étrangères des pays voisins de la Libye : Tunisie, Algérie et Egypte, pour « aider les frères libyens à trouver une solution à la crise libyenne ». L’opinion s’étonne de cette diplomatie sans titre, même de la part du représentant d’un des partis de la majorité. Le président Essebsi rassure : « quand Ghannouchi décide d’effectuer une visite à l’étranger, il vient au Palais de Carthage m’en informer ». Entendons, qu’il lui rend également compte de  sa mission à son retour.


Cela dit, il faut avouer que la diplomatie informelle peut ne pas être inutile. Elle est tantôt sollicitée par les souverains étrangers eux-mêmes, tantôt voulue par le pouvoir politique. Les souverains étrangers peuvent la solliciter même pour régler un conflit interne. On se souvient qu’après l’assassinat de Mohamed Brahmi, et constatant que le dialogue politique en Tunisie était encore fragile entre les deux forces politiques du pays, Nida et Ennahdha, le président Bouteflika a demandé à rencontrer, séparément, à un jour d’intervalle, Rached Ghannouchi (le 11 septembre 2013), puis Béji Caïd Essebsi (le 12 septembre), pour tenter de débloquer la situation politique qui s’est aggravée. Bouteflika craignait l’impact régional de ce conflit interne dans un processus révolutionnaire incontrôlable. Il voulait avoir un voisin pacifique et stable, doté d’un islam modéré.  En somme, la même doctrine qu’il a utilisée avec Mahmoud Nahnah, le leader du parti islamiste algérien. Ghannouchi, faut-il le noter, a résidé dans le passé durant quatre ans en Algérie. Chose qui lui a permis de raffermir ses liens avec le président Bouteflika.


Donc, les relations personnelles, quelles qu’elles soient, peuvent être utiles pour régler des conflits politiques internes ou diplomatiques. Elles ont été porteuses pour la suite du processus politique. Les « deux cheikhs » tunisiens ont renoué le dialogue (national), et l’ont même réussi.


Le président Essebsi ne l’ignore pas. Comme il croit surtout aux résultats et aux effets positifs, il ne manque pas, à son tour, de charger discrètement Ghannouchi de quelques difficiles missions avec les Libyens, avec les réseaux islamistes, avec les pays du Golfe, comme le Qatar où il entretient de bonnes relations (au moment où il y avait un malaise diplomatique entre la Tunisie et ce pays), ou avec le président algérien. En retour, Ghannouchi est assez habile pour faire semblant d’associer Essebsi dans ses plans, même en le mettant devant le fait accompli, ou pour le consulter sur d’éventuelles tentatives.


Les rencontres de Ghannouchi ne rentrent pas toujours dans ce qu'on appelle « la diplomatie parallèle ». Le cheikh a le droit en démocratie d’avoir des contacts politiques à l'étranger, d’ordre étatique ou partisan, comme l'aurait fait tout dirigeant de parti. Néjib Chebbi (au Yémen sous Ben Ali), Mustapha Ben Jaâfar (en Europe) ou Hamma Hammami (en Grèce), Hafedh Caïd Essebsi (en Turquie) l'ont fait et le font encore. Il est vrai que Ghannouchi use et en abuse, il se veut homme de réseau et de coulisses.


La diplomatie parallèle ou informelle s'exerce lorsque le souverain envoie ses propres émissaires à lui, ses hommes de confiance, qui ne relèvent pas du ministère des Affaires étrangères ou du circuit diplomatique officiel. Informelle, l’action de ces personnes leur permet de négocier sans laisser de trace, sans marque officielle, sans mention étatique visible. Ainsi, d’importantes négociations diplomatiques ont été conduites par des mandataires officieux ou privés, démunis de tout titre juridique, et qui étaient assurés de la confiance de leurs souverains : parlementaires, journalistes, négociants, intellectuels ont été appelés à des missions diplomatiques. Richelieu, Mazarin et leurs successeurs ont largement recouru à ces méthodes à la fin du règne de Louis XIV. Quand le roi Hassan II envoyait l'intellectuel Abdallah Laroui expliquer, en Afrique, la position marocaine sur la question du Sahara ou quand le président Mitterrand envoyait Régis Debray, l'ami du Ché Guevara, en Amérique Latine, cela peut être considéré comme de la diplomatie parallèle ou informelle. Ils engageaient leurs souverains qu’ils représentaient à titre officieux, dans une mission qui avait besoin d’être confidentielle.


Ghannouchi, lui, quand il fait des rencontres internationales de sa propre initiative, ou quand il est appelé à s’entretenir, à leur demande, avec des souverains et autorités officielles de pays étrangers, il n'engage que lui ou son parti Ennahdha. Il ne fait pas ici de diplomatie parallèle, sauf s’il est sollicité effectivement par le président Essebsi pour conduire une mission discrète au nom de ce dernier, ou au nom de la diplomatie tunisienne, en tant que force d’appoint.


Hatem M'rad

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