Point de vue / Tunisie.Le « Bourguiba » de Farhat Dachraoui

« Bourguiba. Pouvoir et contre-pouvoir », de Farhat Dachraoui, ancien ministre des Affaires sociales sous Bourguiba dans les années 60 et jusqu’à 1974, publié aux éditions Nirvana.

 

Hatem M’rad

Professeur de science politique

 

Un autre livre vient d’être publié ces dernières semaines sur Bourguiba par Farhat Dachraoui, à titre posthume, ancien ministre des Affaires sociales sous Bourguiba dans les années 60 et jusqu’à 1974. L’auteur qui a achevé le livre en 2003 est décédé en 2007. Ce livre, intitulé « Bourguiba. Pouvoir et contre-pouvoir », et publié dans les éditions Nirvana, se voulait, pour l’auteur, moins un témoignage relevant de la catégorie des « Mémoires » qu’un livre de science politique.

On peut surtout le considérer comme un livre d’histoire. D’ailleurs, Farhat Dachraoui, qui est docteur es-Lettres de la Faculté des lettres et Sciences humaines de la Sorbonne et qui a enseigné à l’Université tunisienne, a déjà fait une thèse d’histoire sur « Le Califat fatimide au Maghreb ». On le voit bien dans ce livre, la méthode du récit est bien huilée. L’auteur est toujours soucieux d’expliquer méticuleusement les causes et les conséquences politiques des évènements majeurs sous Bourguiba. Il théorise peu, mais il colle rigoureusement aux faits. Et l’interprète politiquement, non sans pertinence. Il arrive en tous cas, bien que lui-même partie prenante dans l’action bourguibienne, à garder un certain détachement, lui permettant de voir objectivement, de manière panoramique, les contours du personnage bourguibien. Fasciné par le personnage, mais critique, il le restera dans tout le livre.

Le livre contient peu de subdivisions, il est divisé en trois parties : sur le pouvoir bourguibien ; sur les Rapports Parti unique/syndicat unique; et sur les contre-pouvoirs. Des annexes sont ajoutées par l’auteur contenant des lettres de Ahmed Tlili, de Bachir Ballagha, de Ahmed Mestiri, de Ahmed Ben Salah, ainsi qu’une interview de Habib Achour.

- Le pouvoir bourguibien est, pour l’auteur, d’abord fondé sur le sentiment national. « L’identité tunisienne, écrivait-il, ne relève point de l’existence d’une race déterminée, mais de la densité de son histoire, histoire d’autant plus riche que le pays est petit, une minuscule parcelle d’un vaste continent ».  Un creuset ethnique où ont fusionné des Berbères, Puniques, Romains, Byzantins, Chrétiens, Arabes, Ottomans, espagnols, Turques, Italiens, Maltais, Français. Cependant, on peut voir cohabiter dans l’âme tunisienne deux sentiments contradictoires : l’appartenance commune à une patrie qui traduit une manière d’être ; des liens plus ou moins solides et confus à la communauté arabo-musulmane.

Toutefois, l’antagonisme entre clans tribaux avait si longtemps marqué la Tunisie des Beys que les structures tribales ont fini par constituer la base de l’organisation sociopolitique et administrative. L’objectif de Bourguiba à l’indépendance était alors de démanteler les structures tribales et de mettre fin à ces conflits tribaux en renforçant le sentiment national, que le parti du Destour a commencé à forger dès la période de lutte contre la colonisation. Mais, la nation tunisienne n’était pas « une poussière d’individus », comme le disait Bourguiba pour revaloriser orgueilleusement son rôle. Car, la nation préexistait au protectorat  et à l’indépendance. C’est plutôt « au cours du XIXe siècle que s’est formée, dans un territoire délimité, à peu près par les mêmes frontières naturelles actuelles, un Etat unitaire, autonome de l’empire Ottoman et groupant une population devenue, au fil des siècles, assez homogène et organisée en communauté historique ». Rétablir l’Etat et la personnalité tunisienne, tel était l’objectif du mouvement national. En d’autres termes, pour le ministre-historien, Bourguiba n’a pas fait la personnalité tunisienne, il l’a seulement rétabli.

- Bourguiba va également s’appuyer sur un régime républicain « présidentiel » à sa mesure. Le président Coty disait : « le premier des Tunisiens est devenu le Premier en Tunisie ». Le Premier dans le pays, Bourguiba ne voulait que cela. Et il va le demeurer durant tout son règne jusqu’à sa déposition par Ben Ali. Sa suprématie sera bien organisée par une Constitution faite essentiellement autour de lui.

Paré de toutes les qualités, de tous les mérites, le chef est infaillible. C’est lui qui montre au peuple la voie du salut. Charisme, pouvoir sur les masses. Un guide, presque un prophète, et avec quelques prophéties. Malheur à celui qui ose le contrarier. Le caractère autoritaire et personnel du régime le restera jusqu’en 1969. Elu pour la troisième fois président de la République, c’est à ce moment-là, paradoxalement, qu’il s’efface de la direction de l’Etat, rattrapée par une grave maladie survenant après l’échec de la politique de collectivisation du puissant Ahmed Ben Salah. En dépit d’une santé précaire, le leader refuse d’admettre qu’il a vieilli. Il pousse son messianisme jusqu’à s’auto-désigner président à vie. « Car, à son départ prématuré succéderait le chaos ».

- La troisième force du pouvoir bourguibien, c’est le parti unique, le « Néo-Destour ». Le Néo-Destour, depuis sa création en 1934, a suscité l’adhésion profonde et durable de l’opinion. Il a l’avantage de prendre racine dans la société elle-même, contrairement aux dirigeants traditionalistes du « Vieux Destour », politiquement peu actifs. Le néo-destour arrive à avoir le contrôle de la totalité des pouvoirs publics. « Ce sont, dit l’auteur, les cadres politiques du Néo-Destour, déjà en place dans divers services administratifs ou fraîchement installés aux postes laissés vacants par l’épuration et la tunisification de l’administration, qui occupent les fonctions de direction et prennent en charge les rouages essentiels de l’Etat ». Etat et parti s’abreuvent de la même source : la volonté de Bourguiba.

Les déboires de Bourguiba ne tardent pas à survenir dès les années 70. C’est le revers de la médaille de la personnalisation outrancière. Le Néo-Destour change de nom, et pour marquer sa nouvelle orientation socialisante dans la politique de développement, il se fait appeler « Parti Socialiste Destourien » (PSD). La collectivisation est inspirée et pensée par Ahmed Ben Salah dans un document capital intitulé « Notre doctrine » écrit dès 1956 quand il était à la tête de l’UGTT, une véritable profession de foi socialiste. Il s’agit d’une refonte totale du système politique tendant à bâtir une superstructure populaire unifiée s’appuyant sur une infrastructure économique aussi populaire et unifiée où toutes les couches sociales productrices, éprises de justice et d’égalité, puissent trouver leur place. Le plan général de développement doit accorder la primauté à la transformation des structures économiques. Le mal de l’économie tunisienne, depuis la colonisation, réside en effet dans le capitalisme exploiteur.

L’expérience du socialisme planifié suscite de graves difficultés et contestations dans le pays.Il est mis un terme à la collectivisation de l’économie, sauf dans le secteur agricole où un certain nombre d’unités coopératives sont maintenues, alors même que les agriculteurs sont les  premiers victimes des confiscations des terres. Officiellement, le PSD reste fidèle à la coexistence des trois secteurs (public -privé - coopératif). Mais le système dirigiste a échoué. L’année 1969 marque une sorte de rupture de l’économie collectiviste. On renoue alors avec la politique libérale des premiers temps de l’indépendance. Le changement de cap se fait en 1970. Mais on essaye d’allier le dirigisme et la tutelle rigide de l’Etat avec une politique économique libérale. On se réclame encore du « socialisme destourien », une expression creuse. Le PSD invente de nouveaux slogans mobilisateurs, de circonstances, comme « contrat de développement », « contrat de progrès », « contrat de civilisation » à conclure avec des pays industrialisés pour justifier l’appel aux investisseurs étrangers.

Des tensions sociales apparaissent aggravées par le conflit PSD-UGTT. Celle-ci cherche à se défaire de l’emprise du parti unique. Un ralentissement économique en découle, qui contribue à la détérioration du climat politique. La grève générale de l’UGTT du 26 janvier 1978 tourne à l’épreuve de force avec le pouvoir. Elle dégénère en émeutes. Pour la première fois, le pouvoir fait appel à l’armée. L’armée intervient encore à Gafsa pour étouffer une grave insurrection au centre phosphatier du sud-ouest, où des rebelles tunisiens entrainés en Libye et infiltrés à travers la frontière algéro-tunisienne, tentent de soulever la population et de s’emparer de la ville. Le premier ministre Hédi Nouira qui assume ses responsabilités dans l’affaire, il est aussitôt déchargé de ses fonctions. Bourguiba tente de diriger en personne les affaires de l’Etat, malgré son état de santé déclinant.

Le vieil homme à la démarche chancelante et à l’élocution difficile, proclame sa volonté de démocratiser la vie politique. L’UGTT profite de la situation pour se démarquer de la tutelle du pouvoir. Le parti communiste est réhabilité, les autres mouvements d’opposition sont tolérés, comme le MDS, le MUP, les islamistes du MTI, et peuvent publier leurs journaux. Bourguiba provoque « la démission volontaire » de l’Assemblée monocolore en 1981. Les candidats participent à une campagne électorale plurielle pour des législatives anticipées. Mais la fraude électorale grossière fausse tout. Tous les candidats de l’opposition sont battus. Bourguiba ayant pris peur des échos des avancées de l’opposition, se rétracte. L’immobilisme réapparait avec force. Le leader s’oppose à tout changement véritable. Le « mangeur d’hommes » a étouffé tous les premiers ministres qui avaient collaboré avec lui, même ceux qui l’avaient bien servi. « Le PSD a perdu son auréole originelle de Néo-Destour, artisan de l’indépendance », écrit Farhat Dachraoui. Dans une société de plus en plus instruite, par le fait même de la politique éducative bourguibienne, de plus en plus éveillée, le message ne passe plus. Le culte du passé, l’autoglorification démesurée, on n’y croit plus. Le « combattant-suprême » n’est plus ni combattant, ni suprême, comme il l’avait été avant les années 70. Il s’est laissé envahir par la technocratie gouvernementale sans conviction réelle, une technocratie soucieuse avant tout de monter les échelles et d’accaparer les leviers de commande de l’Etat et des entreprises publiques. La déposition de Ben Ali fera le reste. L’Etat était à prendre, il l’a pris, aidé par sa déliquescence.

C’est vrai, beaucoup de choses étaient connues, que l’auteur a juste reformulé ou synthétisé. Mais, c’est lorsque Farhat Dachraoui, du fait même peut-être qu’il était ministre des affaires sociales, évoquait en détail les rapports tumultueux entre le pouvoir et l’UGTT, dans la 2e partie, que le récit et l’analyse deviennent passionnants et intéressants. La dernière partie sur « les contre-pouvoirs », où l’auteur parle du MDS, du MUP, du PC et du MTI est curieuse. Il s’agit moins de développements sur ces partis qu’un prétexte pour évoquer autrement l’action du pouvoir bourguibien, ses changements, sa stratégie, son idéologie. Il y a curieusement beaucoup plus de développements sur le MUP de Ben Salah que sur le MDS, qui assume pourtant une plus grande responsabilité dans l’ouverture du régime dans les années 80, et qui a séduit la société civile et les classes moyennes. Finalement, on ne comprend pas ce que Farhat Dachraoui cherche à démonter dans la partie sur les contre-pouvoirs et les partis d’opposition. Il ne parle pas du processus de création de ces partis et de leurs actions, comme on s’y attendait. Dans la partie sur le Mouvement de la Tendance Islamique (ancêtre d’Ennahdha), il évoque surtout l’historique de la lutte des deux courants, traditionnel et libéral, en Tunisie, ainsi que la conception de Bourguiba sur la laïcité, la réforme de l’islam, les femmes, la modernité.

Mais on se laisse gagner par la lecture du livre. Le style de l’auteur est sobre et détaché : ni trop de passion, ni trop de parti pris. L’option historique rigoureuse donne de la crédibilité au contenu. L’auteur pousse la modestie jusqu’à s’abstraire de sa personne. Il ne parle jamais de lui, il s’efface devant l’objet ou le héros de son livre, sans doute plus que ne l’a fait Béji Caïd Essebsi dans son livre sur Bourguiba (« Le bon grain de l’ivraie »).

Hatem M’rad

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