Anne Berthod (Télérama) : « le raï a survécu sous d’autres formes »

 Anne Berthod (Télérama) : « le raï a survécu sous d’autres formes »

Cassettes de chanteur et chanteuses de Raï des années 1990


Alors que le Raï fait un carton sur les réseaux sociaux et sur Youtube, il n'est pas reconnu dans les médias traditionnels. Pour comprendre le phénomène, nous avons posé 3 questions à Anne Berthod, journaliste et critique musical pour Télérama.


Le Raï a fait fureur dans les années 1990 et 2000 avec des carrières internationales notamment pour Khaled et Cheb Mami. Depuis, on n'en entend plus parler. Pourquoi a t'il disparu des écrans radar médiatiques ?


C'est une conjonction de plusieurs raisons. L'affaire sordide dans laquelle a été mélée Cheb Mami a porté un coup à cette musique. Cela a eu aussi une influence sur son producteur, Michel Lévy qui rassemblait tout ce qui se faisait dans le Raï en France. Ca a signifié la fin de carrière de Cheb Mami et ça a entaché le raï. Et puis, le raï a subi la mort de la cassettte. La cassette était le moyen de diffusion priviligié pour diffuser cette musique dans la diaspora. N'oublions pas que c'était une mode aussi. Le 11 Septembre a surement eu une influence avec la fin de l'idéal "Black, Blanc, Beur". Enfin, il y a aussi le comportement générationnel. Les artistes de la 1ère génération sont devenus plus âgés et leurs carrières se sont effilochés avec les années. Tous ces élements avec des chanteurs qui avaient été portés très haut, mais surfaient sur une mode, ont eu raison de ce courant musical qui est tombé dans les oubliettes. 


 


Pourtant, le raï continue d'être produit ?


Le raï a survécu sous d'autres formes. Le raï existe toujours mais son développement de diffusion a été modifié. Il a connu un écho important dans les boîtes à chicha de la région parisienne. Comme les franco-maghrébins en avaient assez de se faire refouler des boites de nuit parisiennes, ils ont commencé à écouter du raï dans ces espaces. Ca a permis au raï de survivre. C'est un raï différent de celui de la 1ère génération. Il est beaucoup vocodé (transformation digitale de la voix, ndlr). Il  s'agit d'un raï moins rock'n roll, moins porté aussi par des figures "occidentalisées". Toutefois, des stars continuent à venir aujourd'hui du Maroc, d'Algérie et de Tunisie. Il y a des concerts lives et ils remplissent les salles. Par contre, ce n'est pas un raï qui est produit pour la radio notamment à cause du vocodage. On peut en trouver sur des stations spécialisés ou jeunes. Nous ne sommes plus dans le raï transgénérationnel ou transethnique. Le nouveau raï qui n'est plus diffusé que dans les boites à chicha, n'est pas accessible à un public blanc comme avant. De plus, c'est du raï pour jeunes qui se rapprochent de plus en plus du R'n'B. Il reste un tout petit espace pour les nouveaux tenants de l'ancien raï, comme Sofiane Saidi, mais c'est un épiphénomène. Il est présenté comme le renouveau du raï mais il ne porte pas un mouvement à lui tout seul.


 


Le raï est donc passé de la cassette à Internet et ça a plutôt réussi aux artistes en question..


Tout à fait, les chanteurs du nouveau raï font des millions de vues sur Youtube. D'ailleurs, c'est le moyen qu'ils ont trouvé pour se rémunérer. Les autres sources de rémunération sont les concerts. Toutefois, ils sont programmés soient dans des grandes soirées raï à Bercy par exemple (qui marchent très bien d'ailleurs) soit dans des endroits plus confidentiels comme les boites à chicha. Ils ne sont pas du tout programmés dans les festivals du musique du monde à l'exception de quelques anciens comme l'ONB par exemple. On ne peut pas parler de renouveau. Le raï a disparu des médias. La production musicale s'est quand même galvaudée. Je ne vois pas de créativité dans toute la nouvelle musique raï que j'ai entendu. C'est très commercial, pour la jeunesse. Un peu comme le rap, même si dans cette musique, il reste quelques artistes qui continuent de porter une veine créative.


Voir aussi :


Le carton du raï sur le Web


 

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.