« Randonnée PJJ » – Épisode 3

 « Randonnée PJJ » – Épisode 3

Des jeunes suivis par la PJJ, en randonnée dans les Alpes, le mercredi 13-07-2022. Crédit photo : Nadir Dendoune

Depuis que Sébastien est guide de trek, stagiaire 2008 – diplômé 2009 ! il n’a jamais vu ça : une bagarre à plus de 2 500 m d’altitude.

 

Randonnée PJJ - Épisode 3

Déjà, la veille au soir, la tension au sein de notre groupe était à son comble alors que Fofana et Abdel refusait tous les deux de dîner.

Pourtant, au refuge de La Pierre A Bérard, la soupe aux légumes, le riz et la blanquette de veau, étaient exquises. Seule la succulente « crème au chocolat maison » trouva grâce à leurs yeux. La fatigue et une nourriture qu’ils n’ont pas l’habitude de manger peuvent expliquer les raisons d’un tel caprice.

Heureusement qu’après le souper, une partie de cartes entre les jeunes hommes de la Pjj et une jeune fille de 8 ans, conquise par la gentillesse de nos apprentis alpinistes, mirent un peu de baume au cœur dans tous ces esprits échaudés. Hier soir, on partit donc se coucher, pas fâché, mais pas non plus en se faisant des câlins.

On quitta le refuge le lendemain à 8.10, direction le Col de Salenton, perché à 2 526 m dans des températures une nouvelle fois clémentes, loin de la canicule qui sévit en ce moment dans les autres parties du pays.

Comme la veille, très vite, Fofana se trouva en difficulté alors que la pente s’élevait à peine. Ce n’est pas tant le physique qui pêche chez ce grand gaillard longiligne d’un mètre 90, bien au contraire, son gabarit, sa légèreté devrait lui permettre d’exceller sur ce genre de terrain, mais voyez-vous, ce garçon manque de mental. Et d’envie. Il ne désire pas être là !

On se mit à deux en queue de peloton avec Zouaoui pour le soutenir en commençant à engager une conversation avec lui, pour lui faire oublier ce qu’il vivait. On parla à un moment de notre Salah national, notre éducateur, celui qui nous a permis de penser autrement.

« C’est pour ça qu’aujourd’hui, on essaie d’aider les plus jeunes à notre tour, lui fit-on remarquer. C’est une chaîne. Et peut-être que toi aussi, tu aideras les plus petits par la suite ». Fofana ne répondit pas, apparemment peu emballé par notre discours. Il s’arrêta plusieurs fois, prit d’interminables pauses.

On arriva laborieusement au Col de Salenton vers 11.30, très en retard sur l’horaire prévu. Mais le pire était à venir. Lors de la descente, Abdel et Riyad échangèrent des noms d’oiseaux d’une qualité supérieure à la moyenne. Le ton monta très vite entre les deux adolescents. Et pour ne pas perdre la face devant les autres, les deux en vinrent aux mains.

Heureusement pour tous, ils s’affrontèrent dans un endroit peu dangereux, ni trou ni ravin à proximité. Et il a fallu l’intervention de tous pour arrêter les hostilités.

Dans ces moments-là, on se dit que quatre adultes pour cinq jeunes hommes en proie à de telles difficultés dans leur vie de tous les jours n’est pas de trop.

Nous passâmes près d’une heure à calmer les esprits. Sébastien, d’habitude si jovial, resta très silencieux pendant de longues minutes alors que le groupe reprit sa route. Il sembla très affecté par ce qu’il venait d’arriver. Il était surtout déçu, je crois.

Avec Zouaoui, Khadija, Sébastien, nous improvisâmes une réunion de crise. Un retour à Paris fut même envisagé tellement la tension était à son comble. Pour nous tous, la sécurité de ces adolescents doit passer avant tout.

Et alors que le moral était au plus bas, Riyad vint à la rencontre d’Abdel et les deux firent la paix des braves en s’enlaçant très fort. Je pus même déceler dans leurs yeux des larmes, preuve d’une réconciliation sincère.

Le reste de la journée fut un long fleuve tranquille. Comme s’il avait fallu cette bagarre pour que le groupe puisse enfin faire Unité …

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.