Jacques Huntzinger : “Il faut une évolution au sein même du sunnisme”

 Jacques Huntzinger : “Il faut une évolution au sein même du sunnisme”

crédit photo : D. Griffon


En amont d’un colloque du Collège des Bernardins, en partenariat avec l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo) le 28 mars, l’ancien ambassadeur de France en Israël et coresponsable du séminaire “Liberté de religion et de conviction en Méditerranée : les nouveaux défis”, livre son éclairage sur la problématique des minorités au Moyen-Orient.


Le monde arabe a connu des soubresauts terribles ces dernières années. Quelle est la situation actuelle ?


Les choses bougent vite. Il y a deux ans, nous étions en pleine expansion de Daech au Moyen-Orient. On se demandait même si les Etats de la région n’allaient pas s’effondrer, et si les frontières établies par les accords Sykes-Picot (mai 1916, la Grande-Bretagne et la France prévoient le partage de l’Empire ottoman, ndlr) n’allaient pas disparaître. Aujourd’hui, Daech est militairement défait. Nous sommes dans une période de reconstruction de la région, avec les questions soulevées par l’Etat islamique, à savoir la gestion du pluralisme religieux, ethnique et social, laquelle n’a jamais été résolue. Les minorités ­religieuses ou ethniques (yezidis, kurdes, alevis, druzes, alaouites en Syrie, etc.) ont toujours eu dans l’Empire islamique une situation difficile. Jusqu’au XXe siècle, il y avait trois catégories : la majorité sunnite, qui bénéficiait de tous les droits, les gens du Livre (juifs et chrétiens), qui avaient le statut de dhimmis (citoyens non musulmans au sein d’un Etat musulman, ndlr), et enfin les minorités musulmanes non sunnites, qui ont toujours été discriminées, voire réprimées.


 


Toutes les minorités non sunnites n’ont pas été répri­mées. En Syrie, le pouvoir est aux mains de la minorité alaouite et en Irak, les Kurdes ou les chiites sont aux commandes…


Effectivement. A la chute de l’Empire ottoman, en 1920, quand les puissances européennes ont créé les Etats de la région (Syrie, Irak, Territoire palestinien), elles ont confié le pouvoir à des minorités pour ne pas avoir de problèmes. Elles ont refusé le règne de la majorité. En Irak, les Britanniques l’ont accordé aux sunnites. La France a fait la même chose en Syrie avec les Alaouites, au détriment de la majorité sunnite, et au Liban, avec la communauté chrétienne. C’est cette gestion des puissances mandataires qui est venue cristalliser une communautarisation. Les Etats indépendants ont poursuivi ce système, ce qui a provoqué les guerres civiles, les guerres de religion, etc. Cette mauvaise gestion des rapports entre majorités et minorités, qui a duré des siècles, a fait qu’il n’y a jamais eu de citoyenneté ni d’Etat-nation. Nous héritons de cette histoire et nous devons reconstruire ces Etats afin d’éviter le chaos.


 


On dit souvent que si cette région du Globe est déstabilisée, c’est le fait des interventions extérieures (la France et la Grande-Bretagne durant les mandats, les Etats-Unis en Irak durant la guerre du Golfe, la Russie en Syrie actuellement). Pensez-vous que ce soit le cas ?


C’est une partie de la réponse. Il y a la responsabilité de l’Empire musulman et ottoman sur la gestion des minorités tolérées et non tolérées pendant treize siècles. Ensuite, celle des pays mandataires pendant vingt ans. Enfin, celle du nationalisme arabe qui a échoué et n’a pas réussi à créer un Etat ou une nation. Les interventions extérieures peuvent être positives ou négatives. Je suis convaincu que la reconstruction de la ­Syrie ne pourra pas se faire sans la présence des puissances de la région (Turquie, Iran) ni des Etats-Unis, de la Russie ou de la France.


 


Pour l’heure, aucun des pays de la zone ne peut se prévaloir d’une stabilité…


Il ne faut pas avoir l’esprit trop cartésien quand on analyse le Moyen-Orient. Le remède serait pire que le mal. Il faudrait inventer un certain fédéralisme pour les pays peuplés de chiites, kurdes, alaouites, druzes. Le but est de concilier le respect de toutes ces minorités avec le fonctionnement d’un Etat. Il faut se baser sur la ­citoyenneté, sur le droit public laïc, qui accorde une ­certaine liberté de croyances, de changement de religions, etc. Accéder à une égalité de droits, de statuts et à la liberté religieuse à côté. Le processus peut se fonder sur ce qui commence à être fait en Tunisie, par exemple.


 


Dans cette région, les textes sacrés ont valeur de loi. Par exemple, dans les pays musulmans, chrétiens et juifs ont vécu sous le statut de dhimmi paisiblement. Cela ne pourrait-il pas être le cas aujourd’hui pour les minorités musulmanes non tolérées ?


On peut s’en inspirer pour voir si certaines pratiques de l’Empire ottoman peuvent être reproduites. Le ­système a eu du bon. Reste à savoir s’il peut s’ap­pliquer aux petites minorités. Une évolution est nécessaire au sein même du sunnisme. Il faut qu’il accepte, dans sa ­modernisation, de renoncer à l’idée d’apostasie (qu’il accepte que les autres n’abandonnent pas la ­pratique de leur foi, ndlr). Daech s’en inspire pour créer de bons musulmans (les sunnites, ndlr) et de mauvais musulmans (les autres). Il y a une éducation à faire au sein du sunnisme sur ce dossier, avec les autorités ­religieuses et politiques.


 


Pourtant, il en va de l’esprit même du livre sacré, le Coran…


Le Coran comporte des sourates contradictoires sur l’accueil et le rejet de l’autre. Ce n’est pas une question de lecture du texte. C’est une modernisation du fonctionnement du religieux par l’introduction de l’herméneutique, la lecture critique des textes sacrés. Cela a été fait dans toutes les religions monothéistes, pas encore pour l’Islam. L’OCI (Organisation de la coopération islamique, ndlr) pourrait remplir ce rôle, car il y a la puissance de l’Arabie saoudite et d’autres Etats musulmans.


 


Le Maghreb n’a pas eu la même trajectoire que le Machrek sur la question des minorités. Pourquoi ?


La dissociation est très forte entre Maghreb et Machrek. Les peuples ne sont pas les mêmes. Le Maghreb a vécu de façon autonome dans l’Empire ottoman. Aujour­d’hui, les pays du Maghreb ont des entités étatiques et nationales beaucoup plus fortes qu’en Irak ou en Syrie. Les actions d’un Bourguiba, de la monarchie marocaine ou des courants nationalistes en Algérie ont permis l’existence d’un Etat-nation plus solide. Le processus de sécularisation est également plus présent. 


MAGAZINE MARS 2018

Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).