Tbourida féminine : derrière un prix, qui raconte l’histoire ?

« Farīsāt: Gunpowder’s Daughters » (2025), de Chantal Pinzi — Noura tente de maîtriser son cheval après le tir, moment le plus dangereux de la performance. Les cavalières risquent d’être blessées par la poudre ou de chuter avant d’être piétinées. Sidi Rahal, Maroc, 8 août 2025. © Chantal Pinzi / Panos Pictures
Sacrée au World Press Photo, la photographe italienne Chantal Pinzi met en lumière les cavalières marocaines de tbourida. Mais ce récit est déjà bien documenté. En donnant la parole à Chantal Pinzi et à la photographe marocaine Zara Samiry, Le Courrier de l’Atlas interroge la visibilité des regards et la fabrique des récits.
Le World Press Photo met la tbourida féminine en lumière

Distinguée par le World Press Photo, concours annuel de photographie parmi les plus prestigieux au monde, Chantal Pinzi s’est imposée avec Farīsāt: Gunpowder’s Daughters, un projet consacré aux cavalières marocaines de tbourida, pratique équestre longtemps réservée aux hommes et aujourd’hui en lente mutation.
Dans son approche, la photographe revendique une démarche centrée sur les récits féminins et les dynamiques de transformation sociale.
« Mon travail explore la résilience de communautés fragmentées et marginalisées à travers les voix des femmes », explique-t-elle, en soulignant l’importance de créer du dialogue plutôt que de simples images.
Ce positionnement s’inscrit aussi dans une lecture plus large du sport comme espace d’émancipation. Pour elle, les trajectoires des cavalières traduisent des formes d’affirmation personnelle :
« Le sport peut être un puissant levier pour révéler les injustices, tout en offrant un chemin vers l’émancipation », observe-t-elle, en évoquant des femmes qui, en choisissant cette pratique exigeante, redéfinissent parfois leur place au sein de la société.
La reconnaissance du World Press Photo dépasse ici la dimension individuelle : elle permet surtout, selon elle, de « renforcer la visibilité des femmes et des communautés avec lesquelles j’ai travaillé » dans un espace médiatique élargi.

>> Lire aussi : Trophée Maroc équestre, une 18e édition qui magnifie cet art ancestral
Avant la reconnaissance, le travail de terrain de Zara Samiry

Bien avant cette mise en lumière, Zara Samiry, photographe marocaine vivant entre Casa et Paris, documentait déjà la tbourida féminine dès 2014, à une époque où le sujet était encore largement méconnu.
Son travail s’est construit sur un temps long, fait de recherches, d’immersion et de confiance patiemment établie avec les cavalières — une étape essentielle pour accéder à leur quotidien et en restituer la complexité.
Elle rappelle d’ailleurs que « ce travail demande du temps, bien au-delà de la simple prise de vue », insistant sur l’importance de l’enquête et du lien humain dans ce type de démarche.
Si elle se réjouit aujourd’hui de la visibilité internationale accordée à ces femmes, y voyant une manière de valoriser les cultures arabe et amazighe, elle insiste néanmoins sur un point central : « ce sujet n’a pas été découvert récemment. Rappeler cette antériorité relève d’une exigence éthique ».

Sa réflexion s’inscrit dans une critique plus large de ce qu’elle qualifie de “colonialisme visuel” — lorsque des récits déjà portés par des artistes locaux sont repris sans que leur origine ne soit pleinement reconnue. Un phénomène qui tend à effacer le travail de fond, souvent invisible, fait de mois d’enquête, de rencontres et de construction de lien.
Zara met également en garde contre les récits simplificateurs qui séduisent les circuits internationaux, notamment celui d’une femme arabe réduite à une figure de rupture avec le patriarcat. Si cette dimension existe, elle ne saurait résumer à elle seule la réalité :
« le récit qui séduit souvent l’Occident est celui de la femme arabe “révoltée”, une figure dramatique et facile à raconter, mais qui reste réductrice ».
Elle rappelle ainsi que la tbourida féminine s’inscrit aussi dans une continuité historique, nourrie par un héritage culturel et une passion équestre ancienne.
>> Lire aussi : Cannes 2026 : reconnaissance sous conditions pour les cinémas du Sud
Premier regard ou travail primé : quelle légitimité ?
Le travail de Chantal Pinzi contribue à élargir le rayonnement d’un sujet encore peu médiatisé, tandis que celui de Zara Samiry rappelle l’importance de l’ancrage local et du temps long dans la construction des récits. Cette mise en regard soulève une question essentielle : la primauté suffit-elle à fonder la légitimité d’un regard ?
Documenter un sujet en premier confère indéniablement une forme d’antériorité, parfois même une autorité liée au temps long, à l’enquête et à la relation construite avec le terrain. Mais la visibilité internationale, les circuits de diffusion et la capacité à toucher un public élargi redéfinissent aussi les hiérarchies.
Entre celles et ceux qui ouvrent la voie et celles et ceux qui amplifient le récit, la légitimité se joue dans l’ordre chronologique, mais elle se déplace aussi entre les circuits internationaux de visibilité, les conditions de production et la circulation des récits.

