Médecins étrangers : exploités puis menacés d’expulsion

Des médecins étrangers Padhue manifestent devant le ministère de la Santé à Paris pour dénoncer leur précarité et la menace d’expulsion après la crise du Covid. — Philippe Voisin/Phanie via AFP
Les médecins étrangers en France, dit aussi Padhue ont été massivement mobilisés pendant la crise du Covid pour soutenir l’hôpital public français. Sous-payés, précarisés et parfois menacés d’OQTF, ces praticiens diplômés hors Union européenne dénoncent aujourd’hui l’absence de reconnaissance malgré la pénurie de médecins et les déserts médicaux.
En bref
- Les médecins étrangers Padhue ont été massivement mobilisés pendant la crise du Covid.
- Beaucoup restent aujourd’hui sous-payés et précaires dans l’hôpital public français.
- Le concours EVC limite fortement leur régularisation.
- Certains risquent une OQTF s’ils échouent aux procédures administratives.
- Les syndicats dénoncent une dépendance de l’hôpital public aux médecins étrangers malgré le manque de reconnaissance.
- Plusieurs spécialités médicales en tension fonctionnent grâce à ces praticiens diplômés hors Union européenne.
Pourquoi les Padhue restent précaires malgré la pénurie de médecins
Le parallèle peut sembler audacieux, mais la situation des praticiens à diplôme hors Union européenne en France (Padhue, médecins étrangers diplômés hors UE) n’est pas sans rappeler la façon dont le pays a traité les tirailleurs, spahis et autres goumiers, qui ont payé le prix du sang sur les champs de bataille. Appelés en urgence lors de la crise sanitaire, les médecins étrangers se retrouvent aujourd’hui sans reconnaissance pour le travail effectué.
Hadjira est pharmacienne hospitalière dans un établissement public de la Seine-Saint-Denis. Née en Algérie après cinq ans d’études, elle a rejoint ses parents installés dans l’Hexagone. Depuis, elle s’est mariée et a été naturalisée. Pourtant, elle est toujours considérée comme une Padhue.
« L’hôpital public, en pleine crise hospitalière, avait besoin de nous, rappelle-t-elle. Il fallait que je sois utile. J’ai postulé durant la crise du Covid, comme de nombreux médecins étrangers mobilisés pendant la pandémie. »
Malgré les efforts consentis et plusieurs présentations au concours, la pharmacienne reste sous-payée et précaire depuis plus de quatre ans. Comme elle, des milliers de praticiens étrangers, médecins diplômés hors Union européenne, sont contraints de recourir, à titre dérogatoire, à l’autorisation temporaire d’exercice.
Le concours EVC au cœur de la colère des médecins étrangers
Philippe Juvin, député LR des Hauts-de-Seine et chef du service des urgences de l’Hôpital européen Georges-Pompidou à Paris, avait interpellé sur ce sujet la ministre de la Santé, Catherine Vautrin, à l’Assemblée nationale en janvier 2024 :
« Votre administration avait décrété qu’on retiendrait seulement 2 700 candidats sur 20 000. Pourquoi ce chiffre ? Personne n’a jamais compris. Nous avons besoin de médecins pour faire face à la pénurie de médecins dans les hôpitaux français ; avouez qu’en limiter aussi arbitrairement le nombre est assez absurde. Nous vous avions dit de ne pas en prendre 2 700, mais de retenir tous ceux qui ont le niveau, autrement dit de créer un examen et non un concours. »
En effet, pour pouvoir exercer en France en tant que praticien étranger, il est nécessaire de décrocher le concours des épreuves de vérification des connaissances (EVC). Ouvert aux diplômés du monde entier, il augmente fortement le nombre de candidats. Les postes, eux, restent limités.
Pour Hadjira, un distinguo devrait être mis en place.
« On ne peut pas nous mettre en concurrence avec des médecins qui viennent de l’étranger. Nous sommes installés ici depuis plusieurs années. Pour ma part, j’ai passé quatre DU (diplôme universitaire) pour ma spécialité. Certains ont des expériences que l’on peut consulter avec les chefs de service. »
Déserts médicaux : l’hôpital public dépend des médecins étrangers
« Durant la crise du Covid, la France a recruté massivement », témoigne le Dr Mehdi Smati. Il est délégué syndical et membre de l’Ipadecc, l’association des praticiens à diplôme extracommunautaire engagés contre le Covid.
« Par la suite, des régularisations de médecins étrangers ont été promises mais, à la fin de la “guerre”, on leur a tourné le dos ! »
Cet ancien Padhue, médecin réanimateur, a pour sa part étudié en Algérie : sept ans de médecine générale et cinq ans pour sa spécialisation.
En France, il effectue les mêmes tâches que ses collègues. Pourtant, son salaire oscille entre 1 400 et 1 800 euros.
« Pour l’administration, je suis en cours de validation. Certains sont dans cette situation depuis plus de cinq ans. Ils restent sur des postes précaires ou n’ont plus le droit d’exercer. Bien sûr, leur évolution de carrière est totalement bloquée. »
De son côté, le Dr Smati a bénéficié de la loi « stock » du 24 juillet 2019. Ce dispositif transitoire permet aux Padhue exerçant avant 2019 de poursuivre leur métier. Ils doivent passer un examen devant une commission.
En avril 2023, sur les 3 363 dossiers déposés, 12 % ont reçu un avis défavorable, 38 % un avis favorable leur donnant l’autorisation d’exercer immédiatement, et 50 % devaient effectuer des stages supplémentaires pour consolider leur parcours avant d’obtenir l’autorisation.
Selon le ministère de la Santé, les médecins étrangers représentent chaque année « 12 à 15 % des nouveaux inscrits au tableau de l’ordre des médecins ».
Alors que la France souffre de déserts médicaux et d’une pénurie de médecins hospitaliers, l’administration veut attirer des professionnels qualifiés. Son objectif affiché est aussi de faciliter leur maintien sur le territoire afin d’améliorer l’accès aux soins. On est bien loin d’y arriver !
OQTF et loi immigration : la peur de l’expulsion pour les Padhue
À cette situation déjà compliquée vient se greffer la nouvelle loi immigration. En effet, des médecins étrangers vivent sous l’épée de Damoclès d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF).
Une situation abordée par le président Macron lors de son intervention télévisée du 16 janvier 2024 « Ils ont repoussé l’échéance à 2025 à cause des Jeux olympiques, lors desquels ils auront besoin de ces médecins, qui initialement étaient censés se faire expulser au 31 décembre 2023, indique le délégué syndical. Il faut que ces gens-là passent l’examen cette année. Sans cela, ils seront licenciés et devront repartir dans leur pays. »
« On nous laisse sur le carreau » : le sentiment d’abandon des praticiens étrangers
Des services de l’hôpital public français, comme les urgences, la psychiatrie ou la pédiatrie, ne pourraient plus fonctionner sans ces Padhue. Ils sont devenus des variables d’ajustement du système hospitalier.
Selon Mehdi Smati, « en ophtalmologie, pour réussir le concours, il fallait avoir 16 sur 20. La barre est tellement haute qu’on laisse volontairement des gens sur le carreau pour pouvoir maîtriser la régularisation. On est bloqué par ces histoires de papiers pour éviter toute évolution de carrière. On les conserve ainsi pour ne pas les payer à leur juste prix. »
Chez Hadjira, on sent l’amertume poindre après tant de bons et loyaux services. « On a profité de moi durant cette période difficile. On nous laisse volontairement dans le flou. Mon salaire ne correspond pas à mes compétences. Des préparatrices sont même mieux payées que moi. » Ce manque de reconnaissance pousse certains à quitter ce système indécent. « De nombreux médecins étrangers partent vers d’autres pays qui les accueillent beaucoup mieux, rappelle le Dr Smati. À un moment donné, on se demande ce que l’on fait ici et pour quelles raisons on reste dans cette situation. Ça ne peut pas durer éternellement comme ça ! »
Article sorti en mai 2024 (modifié en juin 2026)
Vos questions sur les médecins étrangers en France
Qui sont les Padhue ?
Les Padhue sont des praticiens à diplôme hors Union européenne. Il s’agit de médecins, pharmaciens ou spécialistes formés hors UE qui souhaitent exercer en France.
Pourquoi les médecins étrangers sont-ils en difficulté en France ?
Beaucoup dénoncent des salaires faibles, des contrats précaires et des procédures administratives longues malgré leur rôle essentiel dans les hôpitaux français.
Qu’est-ce que le concours EVC ?
Les épreuves de vérification des connaissances (EVC) sont un concours obligatoire pour les médecins étrangers souhaitant exercer durablement en France.
Les médecins étrangers risquent-ils une expulsion ?
Oui. Certains praticiens étrangers qui ne régularisent pas leur situation administrative peuvent faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF).
Pourquoi les hôpitaux français dépendent-ils des médecins étrangers ?
Plusieurs services hospitaliers souffrent d’un manque de personnel médical. Les médecins étrangers occupent donc des postes essentiels, notamment dans les urgences, la psychiatrie ou la réanimation.
