May Ziyadah et le Féminisme

 May Ziyadah et le Féminisme


Il n’est pas possible de défendre profondément une cause sans que le cœur n’en ait été préalablement touché. C’est pour cela que, de tous les travaux de la brillante essayiste et journaliste palestino-libanaise May Ziyadah, nous avons décidé d’étudier l’éminente poétesse et écrivaine, qui, en 1910, a publié sa première œuvre Fleurs de rêve, un recueil de poèmes dans lequel elle révèle les prémices de sa réflexion, mais surtout, dévoile l’extrême beauté de sa plume romantique… Surnommée « La génie de l’Orient », May Ziyadah est l’une des pionnières du féminisme oriental. 


Elle est une figure incontournable de la littérature dans le monde arabe, et a été une voix féminine extrêmement rare et particulièrement puissante, dans un univers alors empreint du discours écrasant de l’homme.


Née à Nazareth en 1886 d’un père maronite libanais et d’une mère orthodoxe palestinienne, May Ziyadah, de son vrai nom Marie Elias Ziyadah, grandit en Palestine, passe son adolescence au Liban où elle étudie dans un établissement francophone, puis s’installe au Caire où elle collabore dans les plus grandes revues de l’époque. Elle multiplie les publications et les conférences dans son combat pour l’égalité entre l’homme et la femme, mais aussi dans sa lutte en faveur des pauvres et des opprimés.


En parallèle de ses écrits et de ses actions publiques, elle suit des études de langues étrangères. May Ziyadah, aussi connue sous la transcription May Ziadé, a toujours appelé à l’ouverture et au partage des connaissances, et a vraisemblablement été un trait d’union entre l’Orient et l’Occident.


Polyglotte, elle a traduit vers l’arabe de nombreuses grandes œuvres écrites en français, anglais, italien et allemand. Dans l’élan réformateur de la Nahda, ou Renaissance culturelle arabe qui bouillonne alors, elle fonde en 1912 un salon littéraire qui devient rapidement le rendez-vous phare des grands intellectuels de l’époque.


Fleurs de rêve, un féminisme en filigrane 


Isis Copia. Ce n’est pas dénué d'engagement si May Ziyadah emprunte ce pseudonyme pour publier Fleurs de rêve, son recueil de poèmes écrit à l’âge de vingt-quatre ans en langue française. Isis est la plus légendaire des déesses égyptiennes. Elle incarne tour à tour le pouvoir de résurrection, la puissance universelle, et la source de transformation.


Quant à Copia, le mot renvoie à la corne d’abondance de la déesse romaine du même nom, qui permet à la vie de s’épanouir. Par analogie, May Ziyadah se présente de fait comme une femme qui aspire à la transformation, par la force de sa plume.


Le rêve de cette fleur, métaphore du sexe féminin qui traverse tout le texte, serait de porter la condition féminine à sa juste place, autrement dit, sur le même plan d’égalité que celle de l’homme : 


« Balance-toi ! L’heure est passée, 


où par le soleil oppressée, 


Tu pâlissais sous sa chaleur. » 


May Ziyadah ne fait pas pour autant de la femme une rivale de l’homme, et ne cherche pas à l’écarter. Au contraire, l’écrivaine voit dans la complémentarité des deux sexes une harmonie qu’il faut rechercher… Ce qui n’a visiblement pas été de l’avis de ses confrères qui devaient demeurer les seuls détenteurs de la plume littéraire, rabaissant ainsi au rang de médiocre imitatrice l’artiste naissante : 


Disons : « Elle vole la gloire ».


Monsieur. . . . . parle ainsi,


Vraiment, il me semble un brave homme


Un autre gentleman aussi,


Avec lui répète qu’en somme


La copie est faite assez bien


D’un livre du grand Lamartine,


Que la calligraphie est fine :  


Mais l’écriture là n’est rien.


« Les roses penchent tristement leurs corolles sans âme et sans parfum sur leurs tiges chancelantes […] Et je suis triste, petites feuilles, en vous voyant danser et tomber… triste d’une tristesse qui me fait souffrir ! »


Pour May Ziyadah, seul l’accès à l’éducation pourrait assurer aux femmes un avenir meilleur. L’écrivaine défend la théorie de l’écriture féminine, selon laquelle la langue serait un outil indispensable à la compréhension de sa propre psyché, et en conséquence, le moyen idéal de mettre un terme à une représentation féminine façonnée par les discours des hommes.


Elle exhorte ainsi la gente féminine à la lecture, l’écriture et à la culture, pour qu’elles puissent enfin parler d’elles-mêmes, écrire sur elles-mêmes, et donc, se définir elles-mêmes. En 1926, May Ziyadah rédigea un article intitulé « Comment je veux que l’homme soit », qui, bien évidemment, avait provoqué un tollé.


En renversant la dynamique d’emprise qu’entretenait l’homme sur la femme, May Ziyadah s’était brillamment insurgée contre l’autorité patriarcale. Ce fut une première dans le monde arabe du début du XXème siècle.


Si nous avons appréhendé Fleurs de rêve sous l’angle du féminisme, ces poèmes sont aussi, et surtout, une sublime ode à sa terre natale, la Palestine, et à son autre patrie, le Liban. À vrai dire, il se produit un sentiment particulier à la lecture de May Ziyadah.


On ressent la forte impression de tenir entre les mains le manuscrit original et de suivre le mouvement matériel de sa plume sur le papier. On devine une encre humide lorsque la poétesse s’émeut devant la beauté de sa mélancolie ou la douleur de sa nostalgie, on déchiffre des phrases de plus en plus illisibles à mesure que sa colère s’attise dans ses élans de révolte, et on pressent une écriture tremblante dans ses magnifiques déclarations d’amitié. Fleurs de rêve est empreint d’un lyrisme aiguë, et d’une sensibilité à en déstabiliser le lecteur.


Féminisme oriental et féminisme occidental : une différence ?


Il suffirait de comparer le combat mené par May Ziyadah avec celui de sa contemporaine britannique Virginia Woolf, pour s’apercevoir qu’il était identique. Contrairement à la représentation occidentale de la femme orientale, cette dernière a suivi le même chemin que celle des femmes européennes, depuis les premières vagues de la fin du XIXème siècle.


De la même façon, l’on occulte souvent que la sécularisation du féminisme, notamment en Occident, est un phénomène assez récent, tandis qu’à l’évidence, ses racines sont profondément ancrées dans les textes des trois religions monothéistes, ou devrions-nous plutôt dire, dans leurs interprétations faites par l’homme, pour l’homme. 


Du fait qu’en Orient la religion et les traditions culturelles entretiennent un lien très fort, les deux dimensions évoluent souvent main dans la main, tandis que la laïcité militante a pu davantage se développer en Occident. Ainsi, en Iran, les femmes luttent encore contre le port du voile obligatoire. En Arabie Saoudite, les femmes sont toujours soumises au contrôle de leur « gardien masculin. »


Dans les pays du Maghreb, l’égalité dans l’héritage entre hommes et femmes fait toujours débat. Moins dans la nature, ce serait dans les stades d’évolution qui se jouent à différentes vitesses que résiderait une quelconque différence du féminisme suivant les régions du monde. Dans le fond, le féminisme est un et universel.


Son but : atteindre l’égalité politique, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes. En France notamment, s’activent toujours dans le débat et dans la lutte, les violences et crimes perpétrés à l’égard des femmes, les inégalités salariales, ou encore la valorisation dans le milieu professionnel.


Le statut de la femme a connu des avancées indéniables à l’échelle internationale, mais aucun pays dans le monde ne peut se prévaloir d’avoir atteint l’égalité entre l’homme et la femme. L’égalité des sexes n’adviendra qu’avec un changement radical dans notre rapport au monde et à l’autre, mais nous n’y sommes pas encore.


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Malika El Kettani