Tunisie. Arrestation de Fergie Chambers, de mécène du Club africain à fugitif interpellé par la justice américaine

 Tunisie. Arrestation de Fergie Chambers, de mécène du Club africain à fugitif interpellé par la justice américaine

Arrêté de manière spectaculaire sur l’île espagnole d’Ibiza, le sulfureux Fergie Chambers, de son vrai nom James Chambers, voit son destin iconoclaste basculer une nouvelle fois. Portrait.

L’activiste altermondialiste américain, installé pendant plusieurs années en Tunisie, fait désormais face à une procédure d’extradition vers les États-Unis, où il est visé par un acte d’accusation pour des soupçons de blanchiment d’argent et de soutien à des organisations interdites en lien avec la résistance palestinienne.

Reconnaissable à ses tatouages ostentatoires, personnage aussi controversé que généreux, héritier d’une richissime famille américaine, il laisse en Tunisie le souvenir d’un homme ayant profondément marqué le Club africain, mais aussi d’un départ aussi soudain qu’incompréhensible.

Selon le site The Grayzone l’arrestation a eu lieu à la demande du département de la Justice des États-Unis, dans le cadre d’une affaire portant sur des accusations de « blanchiment d’argent » et de « soutien matériel à des organisations terroristes étrangères ».

Selon la même source, l’interpellation a eu lieu le 10 juillet à Ibiza. Six véhicules de police auraient encerclé sa voiture alors qu’il circulait avec sa famille, avant de procéder à son arrestation. Sa compagne, Stella Schnabel, a affirmé que l’opération s’était déroulée dans des « circonstances choquantes », ajoutant que depuis son arrestation, il s’est vu refuser une remise en liberté sous caution et a été privé de tout contact avec le monde extérieur. Son audition est attendue pour le 16 juillet.

Stella Schnabel estime en outre que le département de la Justice américain mène contre lui une « persécution politique » en raison de l’utilisation de sa fortune pour soutenir la cause palestinienne et venir en aide aux victimes de la guerre à Gaza. Selon elle, « son seul crime est d’avoir consacré sa vie à bâtir une société meilleure, plutôt qu’à exploiter les gens et à tirer profit des guerres ».

L’acte d’accusation consulté par The Grayzone ne contient, selon le site, aucune preuve établissant que Chambers aurait financé des organisations classées terroristes. Il mentionne uniquement des transferts de fonds effectués depuis des comptes bancaires aux États-Unis vers des banques en Tunisie, où il s’était installé à la fin de l’année 2023.

Selon l’entourage de l’ex businessman, ces fonds ont été utilisés pour des activités légales, notamment des investissements dans des entreprises locales, le soutien à des projets philanthropiques et humanitaires, ainsi que le parrainage du Club Africain.

 

Un héritier millionnaire devenu figure atypique en Tunisie

Petit fils d’un ancien gouverneur démocrate de l’Ohio, issu de la famille Cox ayant bâti sa fortune dans l’industrie énergétique à Atlanta, Fergie Chambers s’est progressivement éloigné du monde des affaires pour embrasser des causes militantes radicales. Il détenait une participation dans Cox Enterprises jusqu’à sa séparation avec l’entreprise en 2023, une opération qui lui aurait rapporté au moins 250 millions de dollars, selon Rolling Stone.

Anticapitaliste et anti américain revendiqué, engagé auprès de nombreux mouvements sociaux et communistes, il s’était installé en Tunisie, affirmant avoir trouvé dans le pays une terre d’accueil dont il était tombé amoureux.

Son nom devient rapidement incontournable dans le paysage sportif tunisien lorsqu’il prend le contrôle du Club africain. Au-delà de son investissement financier, il se distingue par plusieurs initiatives sociales et philanthropiques. Il finance des équipements, soutient les différentes sections sportives et affirme accorder une attention particulière au sport féminin.

Au moment de quitter définitivement la Tunisie, il règle une dernière fois l’ensemble des arriérés de salaires des joueurs, entraîneurs et employés du club. Il insiste alors sur la priorité donnée aux équipes féminines, estimant que celles-ci méritent davantage de reconnaissance et de soutien. Un geste salué même par certains de ses détracteurs.

Sa vie personnelle semblait également s’être enracinée en Tunisie. En juin 2025, il épouse la volleyeuse du Club africain Emna Khallfa lors d’une cérémonie célébrée à Tunis. Habillé du costume traditionnel tunisien, celui que beaucoup surnommaient désormais affectueusement « Farjani » affichait alors son attachement aux traditions locales et sa conversion à l’islam, dans une union qui avait ému les supporters et suscité de nombreux messages de félicitations.

 

Une rupture brutale avant une arrestation spectaculaire

Mais quelques semaines plus tard, le conte de fées tourne court. Fergie Chambers quitte précipitamment la Tunisie, évoquant des différends avec certains responsables du Club africain. Il abandonne dans le même temps la présidence du club, son épouse, ainsi que l’ensemble de ses projets dans le pays, sans véritable explication publique.

Depuis son exil doré en Espagne, il n’avait pourtant jamais complètement coupé les ponts avec la Tunisie. Sur les réseaux sociaux, il multipliait en effet les publications évoquant son attachement au Club africain, commentant régulièrement l’actualité du football tunisien et exprimant régulièrement son affection pour le pays.

Des prises de position qui divisaient toutefois les internautes : certains continuaient de saluer son engagement et sa générosité, tandis que d’autres dénonçaient un enfant gâté capricieux, au ton jugé provocateur, irrévérencieux, voire irrespectueux envers les institutions et les dirigeants du club sacré champion de Tunisie cette année.

Son arrestation à Ibiza marque aujourd’hui un tournant majeur. Intraitables sur les questions de sécurité nationale, les autorités américaines de l’administration Trump l’accusent d’avoir « participé à des opérations de blanchiment d’argent et d’avoir apporté un soutien matériel à des organisations interdites dans le cadre du conflit israélo-palestinien ». Si son extradition vers les États-Unis est validée par la justice espagnole, il devra répondre de ces lourdes accusations devant les tribunaux américains.

Chambers arborait souvent un Keffieh palestinien au cou, ici dans un café populaire de la Tunis

Pour de nombreux Tunisiens, l’affaire laisse un goût d’inachevé. Celui qui s’était présenté comme un amoureux sincère de la Tunisie aura incarné, en l’espace de quelques années, un étonnant mélange d’excentricités, de mécénat sportif, d’engagement politique radical, de gestes de solidarité et de controverses permanentes. Son parcours, intimement lié au Club africain et à la Tunisie, restera sans doute l’un des épisodes les plus singuliers qu’ait connus le sport tunisien ces dernières années.

Fergie Chambers est par ailleurs le personnage principal du documentaire All About the Money, réalisé en 2026 par la cinéaste irlandaise Sinéad O’Shea. Le film retrace son parcours militant, la création d’un collectif communiste dans le Massachusetts, ainsi que son installation ultérieure en Tunisie puis en Irlande. Il a récemment été présenté en première mondiale dans la compétition World Cinema Documentary du Festival du film de Sundance 2026, ce qui n’a sans doute pas manqué d’attirer l’attention à nouveau sur le cas Chambers.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie