« Avant, les ONG palestiniennes étaient un vecteur de politisation. Aujourd’hui, elles sont devenues des prestataires de services », Julien Salingue qui sort son nouveau livre

 « Avant, les ONG palestiniennes étaient un vecteur de politisation. Aujourd’hui, elles sont devenues des prestataires de services », Julien Salingue qui sort son nouveau livre

La Palestine des ONG


 


"La Palestine des ONG", le nouveau livre de  Julien Salingue, paru il y a quelques jours aux éditions La Fabrique, risque de faire du bruit tellement il va à contre-courant du discours habituel. Ce spécialiste de la question palestinienne sera ce mardi 17 novembre à la librairie La Brèche, au 27 rue Taine, dans le 12ème arrondissement de Paris. 


 


LCDL : Dans votre ouvrage, vous dites que l'autorité palestinienne ne s'est pas construite contre l'occupation, mais malgré l'occupation…


Julien Salingue : Les accords d’Oslo n’ont mis fin ni à l’occupation, ni mis un terme au processus de colonisation. Ils ont font naître l’autorité palestinienne, une structure politico-administrative qui va se développer alors que l’occupation et la colonisation se poursuivent. L’existence de l’autorité palestinienne n’a donc jamais été un frein à l’extension d’Israël sur les territoires occupés. 


J’irais  même plus loin : l’autorité palestinienne, en tant que  structure ; je ne parle pas ici des individus, est quelque chose de parfaitement intégré dans le dispositif de l’autorité israélienneElle est même un outil pour réorganiser l’occupation


La mise en place de l’autorité palestinienne a permis à Israël de ne plus avoir à administrer les territoires occupés, donc à ne plus en être responsable (du point de vue économique, j’entends), tout en continuant d’étendre sa domination. 


 


Vous dites aussi qu'entre collaboration et résistance, il y a une "zone grise". Qu’entendez-vous par « zone grise » ?  


On a tendance à vouloir déterminer les comportements des Palestiniens qu’à travers l’occupation israélienne, alors qu’en réalité, il existe une variété d’attitudes quand on subit une occupation, surtout quand celle-ci dure depuis près de 50 ans. 

Il y a des franges entières de la population palestinienne qui sont dans une logique où ils essaient juste de s’aménager des espaces de vie. Cela ne veut pas dire qu’ils acceptent l’état d’occupation ou qu’ils luttent contre : ils vivent c’est tout. C’est que j’appelle « la zone grise », au sein de laquelle évolue la majorité des Palestiniens, qu’on ne peut classer dans aucune des deux catégories suivantes : « résistance directe à l’occupation », ou « collaboration directe avec l’occupant ».


Même parmi ceux qui ont pris les armes durant la seconde intifada en 2000, beaucoup aspirent aujourd’hui à une vie normale : se marier, obtenir un emploi, acheter un logement. Les Français peuvent comprendre facilement où je veux en venir : durant l’occupation allemande, de nombreux français survivaient comme ils le pouvaient. L’immense majorité d’entre eux n’était ni des collaborateurs, ni des résistants. 


 


Le rôle des ONG palestiniennes a-t-il changé après la signature des accords d'Oslo de 1993?


Même s’il y a des petites ONG qui continuent à « servir » le mouvement de libération nationale, globalement, les autres, surtout les plus grosses, ont dû, pour continuer à exister, se plier aux « critères occidentaux ». C’est-à-dire que désormais leurs raisons d’être dépendent des bailleurs de fonds européens ou américains. Ces financeurs exigent de ces ONG que leurs activités s’inscrivent pleinement dans "la résolution du conflit", dans la "construction de la paix", pour une solution à deux Etats, fidèle aux accords d’Oslo.

Dans les années 70 et 80, elles se pensaient comme partie intégrante du mouvement de libération nationale. Elles avaient pour objectif de contribuer à la résistance pour en finir avec l’occupation. Elles avaient des activités qui servaient à la résistance, elles étaient donc un outil de la libération. De facto, ces ONG étaient un vecteur de politisation de la population palestinienne.


Aujourd’hui, elles sont devenues des prestataires de services. On a assisté à la recomposition du personnel des ONG. On avait des organisations, autrefois gérées par des militants, aujourd’hui, elles le sont par des professionnels de l’humanitaire qui s’apparentent plus à des "communicants", " à des concepteurs et des gestionnaires de projets".


La plupart d’entre elles participent à la dépolitisation et incitent à l’individualisme. Quand les jeunes se révoltent à Jérusalem, elles ne servent à rien pour organiser la lutte.  Dans les années 80, elles étaient aux premières loges de la lutte.


 


Propos recueillis par Nadir Dedoune

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.