Génocides : Arménie, oui, et Gaza ?

Des Arméniens déposent des fleurs au mémorial du génocide de Tsitsernakaberd, à Erevan, le 24 avril 2025. (KAREN MINASYAN / AFP)
Le 24 avril, la France commémore le génocide des Arméniens, l’un des premiers génocides du XXe siècle. Alors que Gaza ravive le débat sur cette qualification, l’historien Vincent Lemire interroge le poids des mots, tandis que le juriste Johann Soufi rappelle le rôle du droit international. Une analyse qui scrute aussi notre capacité à regarder les tragédies du présent.
Comme chaque année, cérémonies officielles et appels à la mobilisation, notamment du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France, rappelleront l’importance du devoir de mémoire. Mais une question se pose avec acuité : comment commémorer un génocide passé tout en restant silencieux face aux drames d’aujourd’hui ?
Il ne s’agit nullement de mettre en concurrence les carnages. Le génocide des Arméniens demeure un fait historique établi et documenté. Il impose une vigilance constante face aux violences de masse, où qu’elles se produisent. Le devoir de mémoire ne peut être sélectif. Honorer les victimes d’hier oblige aussi à regarder celles d’aujourd’hui.
Gaza et le retour du mot génocide
Les massacres perpétrés à Gaza, qui ont fait plus de 73 000 morts selon plusieurs estimations, interrogent la cohérence de nos indignations. Dès le 16 octobre 2023, Raz Segal décrit la situation comme un « cas d’école de génocide ». Deux mois plus tard, la FIDH adopte la même lecture. Le 25 mars 2024, Francesca Albanese estime qu’il existe des « motifs raisonnables » de croire qu’Israël a commis plusieurs actes de génocide dans la bande de Gaza. En décembre 2024, Amnesty International conclut à son tour à un génocide contre les Palestiniens de Gaza. En juillet 2025, B’Tselem et Physicians for Human Rights Israel reprennent également cette accusation.
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Vincent Lemire : « un mot interdit » dans le débat public
Pourtant, cette qualification reste taboue. Selon Vincent Lemire, le mot « génocide » agit souvent comme un « court-circuit psychique » dans l’opinion publique, tant il renvoie immédiatement à la mémoire de la Shoah. Il note que le terme, forgé par Raphael Lemkin en 1944, est parfois traité comme un « mot interdit », utilisé avec précaution, comme s’il fallait d’abord obtenir l’autorisation de le prononcer.
Face à ce blocage lexical, l’auteur de plusieurs ouvrages sur Jérusalem privilégie l’expression de « guerre d’éradication », au sens étymologique du terme : déraciner. Selon lui, bombardements, faim, soif et déplacements forcés poursuivent un même objectif : faire disparaître ce que Bezalel Smotrich nomme le « problème Gaza ».
L’historien rappelle également qu’évoquer un génocide contemporain ne revient pas à assimiler Gaza à la Shoah. Il cite Amos Goldberg et Daniel Blatman : « Gaza n’est pas Auschwitz, mais c’est quand même un génocide. » Reconnaître un crime de masse n’efface ni ne banalise la singularité de l’Holocauste.
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CIJ, CPI : ce que dit le droit international sur Gaza
Au-delà du débat sémantique, le droit international ne se limite pas à constater les crimes après coup. La Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide impose aussi aux États d’agir pour empêcher qu’un tel crime ne soit commis. Saisie par Afrique du Sud, la Cour internationale de justice, compétente pour juger de la responsabilité des États, n’a pas encore statué sur le fond. Mais dans une ordonnance rendue en janvier 2024, elle a estimé qu’il existait un « risque réel et imminent » de génocide à Gaza et a ordonné des mesures conservatoires.
Pour Johann Soufi, cette reconnaissance importe car « elle correspond à une intention criminelle différente ». Il est crucial, estime cet avocat et chercheur spécialisé en droit international, de préciser l’intention criminelle spécifique derrière les massacres de civils : la volonté de détruire le groupe ethnique, racial, national ou religieux auquel appartiennent les victimes. Il ajoute que, s’il n’existe pas juridiquement de hiérarchie entre les crimes internationaux, le génocide conserve une portée symbolique majeure. Son usage déclenche également des obligations spécifiques pour les États.
Parallèlement à la responsabilité des États s’ajoute celle des individus. La Cour pénale internationale peut juger dirigeants politiques et responsables militaires pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide.
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Shoah, Rwanda, Srebrenica : les génocides reconnus par la justice internationale
Il faut rappeler que, dans l’histoire contemporaine, la justice internationale n’a reconnu comme génocides que trois massacres majeurs : la Shoah, le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 et le massacre de Srebrenica en 1995. La qualification demeure donc exceptionnelle, tant sur le plan juridique que mémoriel.
Vincent Lemire met enfin en garde contre un autre paradoxe. En se focalisant exclusivement sur le mot « génocide », le débat public risque d’occulter la réalité concrète des destructions et des morts sur le terrain. Quelle que soit la qualification juridique finale, la létalité observée à Gaza est déjà sans précédent dans l’histoire de ce conflit.
Le « plus jamais ça » ne peut rester un slogan tourné vers le passé. Il engage notre regard sur le présent. Commémorer les victimes d’hier n’a de sens que si cette mémoire nous rend capables de ne pas détourner le regard de celles d’aujourd’hui.
