Jordan Bardella : le sang algérien qu’il renie

 Jordan Bardella : le sang algérien qu’il renie

Jordan Bardella lors d’un déplacement politique. Le président du Rassemblement national est issu d’une famille aux origines italiennes et kabyles. © Gabriel BOUYS / AFP

Jordan Bardella construit sa carrière sur le rejet de l’immigration. Son arrière-grand-père était un immigré kabyle. Il ne le dit jamais.

 

Tout commence avec Mohand Séghir Mada, arrière-grand-père maternel de Jordan Bardella, lorsqu’il quitte Guendouz, en Kabylie, en 1930, pour rejoindre Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise. Il ne quitte pas l’Algérie par goût de l’aventure, mais par nécessité. Il travaille dans les teintureries, sur les chantiers, dans ces métiers pénibles qui ont bâti la France industrielle.

Si l’on appliquait rétroactivement à Mohand Séghir Mada le programme de son arrière-petit-fils, il aurait peut-être reçu une OQTF (obligation de quitter le territoire français).

Quelques décennies plus tard, Guerrino Bardella, grand-père paternel de Jordan, arrivé d’Italie en 1960, épouse Réjane Mada, la fille de l’arrière-grand-père kabyle. De leur fils Olivier naîtra Jordan.

Le président du Rassemblement national est donc l’héritier de deux lignées d’immigrés : l’une transalpine, l’autre nord-africaine. Deux trajectoires que la France d’après-guerre a intégrées parce qu’elle avait des villes à reconstruire et des usines à faire tourner.

La branche italienne, Bardella l’assume volontiers : celle du travail, de l’effort, des racines modestes mais honorables. La branche kabyle, elle, a disparu de son récit.

En juin 2024, nos confrères de Jeune Afrique ont dû remonter jusqu’au village d’origine de son arrière-grand-père pour en retrouver la trace.

Bardella n’a jamais prononcé un mot sur le sujet. Pas une allusion. Pas même ce silence qui ressemble parfois à de la pudeur. Seulement l’effacement.

 

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On comprend pourquoi. Il est difficile de dénoncer la « submersion migratoire » quand on en est soi-même le produit. Difficile aussi de vouloir exclure les binationaux des postes stratégiques — « Est-ce qu’on imagine un Franco-Russe aux codes nucléaires ? », déclarait-il en juin 2024 — lorsque son propre arbre généalogique plonge ses racines au Maghreb.

Le « grand remplacement » qu’il brandit comme une menace est inscrit dans sa propre histoire familiale. Ce n’est pas seulement une contradiction ; c’est le rejet de ses propres origines élevé au rang de doctrine politique.

Regarder les Mohand Séghir d’aujourd’hui — ceux qui arrivent, peinent, travaillent sur les chantiers et construisent la France — comme des intrus, comme des corps étrangers, comme si son arrière-grand-père n’avait rien eu de commun avec eux.

Pourtant, il était leur semblable. Il était l’un d’eux. Et Bardella a choisi l’amnésie.

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.