« Je suis blonde aux yeux bleus. Ma camarade s’appelle Malika. Elle a les cervicales fracturées », Sylvie, 59 ans, survivante de la flottille pour Gaza

 « Je suis blonde aux yeux bleus. Ma camarade s’appelle Malika. Elle a les cervicales fracturées », Sylvie, 59 ans, survivante de la flottille pour Gaza

Sylvie, participante de la flottille pour Gaza interceptée en Méditerranée, témoigne lors d’une réunion publique à Saint-Ouen, le 2 juin 2026. Photo : Nadir Dendoune.

Elle arrive simplement. Pas de discours préparé, pas de posture de militante aguerrie. Sylvie, 59 ans, habitante de Saint-Ouen, a les yeux qui disent ce que les mots peinent encore à formuler. Il y a moins de deux semaines, elle était en Méditerranée, mains attachées dans le dos, à genoux sur le pont d’un navire militaire israélien, à entendre ses camarades se faire tabasser derrière une porte de container. Elle n’est pas journaliste. Pas diplomate. Pas habituée des zones de guerre. Elle a simplement choisi de monter sur un bateau de 13 mètres pour briser un blocus qui étouffe deux millions de personnes depuis près de vingt ans.

 

Ce mardi 2 juin, à Saint-Ouen, elle a pris la parole devant une salle comble. La voix tremble encore, parfois. Mais elle ne se tait pas. Le député insoumis Éric Coquerel était présent. Il a promis de recevoir les militantes de la flottille au Parlement pour leur remettre la médaille de l’Assemblée.

Qu’est-ce qui vous a fait monter sur ce bateau ?

Sylvie : L’année dernière, je voulais déjà y aller. Mais j’avais peur de la barrière de la langue. Et puis les camarades sont rentrés et ils m’ont dit : il y a beaucoup de francophones, ça devrait aller. Alors cette année, je suis partie.

On imagine que ça ne se décide pas du jour au lendemain. Comment on prépare un tel voyage ?

On a eu trois mois. C’est très court. Très vite dans l’action : trouver des fonds, créer des cagnottes, distribuer des flyers, organiser, promouvoir, tout en même temps.

Et en parallèle, on passe un entretien , « un vetting », pour s’assurer qu’on est stable mentalement, qu’on n’est pas fragile, pas agressif. Parce que quelqu’un qui arrive en criant « mort à Israël », c’est non.

La mission c’est briser le blocus, pacifiquement. Rien d’autre.

Et vous partez avec quoi dans votre sac, sachant que vous ne récupérez probablement rien ?

Un petit sac. Des vêtements basiques. Le minimum d’hygiène. On se lave à l’eau de mer et on se rince avec de l’eau en bouteille parce qu’on a très peu de réserves. On sait d’avance qu’on va tout perdre alors on prend rien de précieux. On prend juste de quoi tenir.

Vous étiez 530 personnes, 54 pays. Trois jours après le départ de Turquie — l’interception. Comment ça s’est passé ?

C’était en pleine journée. D’habitude c’est la nuit, mais là non. J’étais à la barre. J’ai vu au loin un Zodiac arriver à toute vitesse, une traîne d’écume blanche derrière. J’ai dit à mes camarades : je crois que c’est pour nous.

Le capitaine a lancé l’alerte. On a mis nos gilets, rassemblé les passeports, jeté tous les couteaux de cuisine à la mer pour qu’on ne puisse nous accuser de rien. Et on s’est assis ensemble, mains en l’air, pour montrer qu’on était pacifiste.

Cinq militaires sont montés. Cagoulés. Armés.

Et là ça bascule ?

Ils nous font asseoir à l’avant, mains attachées avec des serflex. Ils retournent tout le bateau, sacs, vêtements, nourriture, ils massacrent tout. Puis un d’eux prend les commandes et on navigue deux heures jusqu’à un grand navire militaire.

C’est là que le calvaire commence vraiment.

Décrivez-nous ce qui se passe à bord de ce navire.

On monte un par un. Un militaire par personne. Clés de bras, cheveux tirés, mise à genoux contre une paroi métallique. On nous enlève tous nos vêtements chauds — pulls, manteaux, sweats — on nous laisse un bas et un T-shirt. Puis on nous allonge à plat ventre sur un sol inondé d’eau de mer. Pour que le peu qui nous reste soit trempé.

Ensuite c’est un circuit. Bureau après bureau. Toujours à genoux, tête baissée. Passeport confisqué, numéro accroché au poignet comme une étiquette.

Et le container ?

Je parlais pas anglais, alors ils ont dû aller chercher une interprète. En attendant, je suis à genoux près d’un container. Et j’entends. Des cris. Des bruits de coups. Des chocs contre les parois métalliques. Je comprends que c’est mes camarades qui sont dedans …

(Elle marque une pause.)

Pardon. C’est encore difficile …

Puis c’est mon tour. Un militaire de chaque côté. À l’intérieur, il y a encore quelqu’un en train de se faire frapper. Je l’entends. Je ne peux rien faire.

Témoignage public de Sylvie, participante de la flottille pour Gaza
Crédit photo : Nadir Dendoune

Qu’est-ce que vous avez subi concrètement ?

Des coups de pied dans les jambes. Un coup de crosse de fusil dans la cuisse. Puis on m’a jetée de l’autre côté. Ça a duré peu de temps. Beaucoup moins longtemps que les autres, qui sont restés des minutes entières.

Je pense que le fait d’être blanche, d’avoir 59 ans, j’ai eu un traitement de faveur. C’est atroce à dire, mais c’est la réalité. Parce que d’autres ont subi bien pire.

Ma camarade Malika, qui habite à Nice, elle, a les cervicales fracturées. Des coups de poing en plein visage. Comme un homme. Parce qu’elle s’appelle Malika. Moi je m’appelle Sylvie, je suis blonde aux yeux bleus. Voilà.

Deux jours sur ce navire. Puis à terre. Ça continue ?

À terre, c’est encore des heures de bureaux, de fouilles, de couloirs. On nous baisse la tête jusqu’aux genoux, on nous appuie dans la nuque. Je n’y arrivais pas, alors je tombais à genoux. La militaire qui me tenait n’était pas contente. Elle me serrait dans la nuque, dans les serflex.

Et ils rigolaient. C’est ça le pire. Ils rigolaient.

Quid de la nuit en cellule ?

Lumières allumées toute la nuit. Et toutes les heures, ils venaient nous chercher pour nous faire marcher à quatre pattes, pieds nus dans les cailloux. Des militaires tout autour qui riaient, qui nous insultaient, qui nous faisaient des « allez », comme à des chiens.

Avez-vous craint pour votre vie ?

Quand je suis entrée dans le container noir, oui. Parce que j’avais déjà entendu les autres. Je savais ce qui se passait dedans et je ne savais pas ce qui allait m’arriver.

Et quand je descendais la passerelle du navire, j’ai voulu détourner la tête d’un photographe. Un militaire m’a attrapée par les cheveux, m’a traînée violemment dans une tente. Là j’ai vraiment cru qu’il allait me tabasser. Un autre est intervenu. J’ai eu de la chance.

Si c’était à refaire ?

Je le referais.

Parce que ce qui se passe en Palestine mérite d’être dénoncé. Et qu’en se faisant maltraiter, nous, c’est la seule façon qu’on a eu pour que ça passe à la télévision, pour que ça entre enfin dans les hémicycles.

Et puis… de par mon privilège de blanche, de femme d’un certain âge, je suis plus écoutée, plus prise en considération. Alors oui. Je referais. Parce que quand t’es Palestinien, ou simplement quand tu t’appelles Malika, personne ne te protège.

 

Sylvie témoigne lors d'une rencontre publique à Saint-Ouen, le 2 juin 2026.
Sylvie, 59 ans, participante de la flottille pour Gaza interceptée par l’armée israélienne en Méditerranée, témoigne lors d’une rencontre publique à Saint-Ouen, le 2 juin 2026. Photo : Nadir Dendoune.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.