On a lu pour vous. Rachida Brakni, La Part absente : là où les prénoms s’effacent

Rachida Brakni, autrice de La Part absente. Crédit photo portrait : © Sameer AL-DOUMY / AFP
Il y a des livres qui traitent l’identité comme un sujet de dissertation. Et puis il y a ceux qui vous rappellent qu’une identité n’est pas un concept : c’est un prénom qu’on porte, un nom qu’on recopie sur un formulaire, une histoire de famille qu’on raconte ou qu’on enterre.
En bref
- Rachida Brakni publie La Part absente aux éditions Stock.
- Le roman met en scène Karina Leroy, qui s’appelait autrefois Karima.
- Un changement de lettre devient le symbole d’un effacement identitaire.
- Le récit entremêle histoire familiale et guerre d’Algérie.
- Après Kaddour, Rachida Brakni choisit cette fois la fiction pour interroger l’héritage familial.
Avec La Part absente qui vient de paraître aux éditions Stock, Rachida Brakni raconte ce que coûte l’enfouissement.
Karina Leroy a tout. Une galerie d’art contemporain à Paris, un enfant, une vie confortable, un mari qui s’appelle Vincent Leroy (il fallait oser). Elle a réussi. Du moins, c’est ce qu’elle croyait.
Car Karina s’appelait autrefois Karima. Un M en moins, un N en plus.
On pourrait sourire d’une histoire de lettre. Sauf qu’une lettre peut contenir une vie entière. Ce M, Karima l’a sacrifié pour que plus personne ne lui demande d’où elle vient, pour que son prénom cesse de déclencher cette petite mécanique bien française qui consiste à classer les gens avant même de leur avoir parlé.
Karima est devenue Karina, et avec elle, une autre existence.
Seulement voilà : on peut changer de prénom, pas de mère. Le roman s’ouvre sur une scène qui glace. Dans une exposition de photographies de femmes du Maghreb, Karina reconnaît sa mère parmi des visages anonymes. Et quelque chose se fissure.
Dès lors, Brakni tresse deux temps. Le présent de Karina l’entraîne vers son passé, tandis que l’histoire de sa mère remonte peu à peu vers l’Algérie et la guerre. Deux femmes, deux époques, deux façons de survivre. Et entre elles, tout ce que les générations se transmettent sans se le dire.
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Une identité effacée
Deux pays, deux temporalités aussi, qui s’entremêlent au fil des chapitres et font peu à peu apparaître les liens entre les personnages. Le procédé entretient une tension discrète : on avance avec l’envie de comprendre, de relier les absences, les silences et les destins.
C’est là que le livre devient grand. Brakni ne fait de Karina ni une victime à plaindre, ni une coupable à condamner pour avoir eu honte. Elle la laisse dans la zone la plus inconfortable, celle où l’on comprend qu’elle a voulu réussir, être libre, être regardée autrement, et que, pour y arriver, elle a tourné le dos à une part d’elle-même.
C’est humain. C’est parfois moche. Et c’est précisément pour cela que c’est juste.
Nous connaissons tous, de près ou de loin, ces prénoms francisés, ces noms raccourcis, ces accents qu’on apprend à perdre, ces parents dont on parle le moins possible à l’école. Chez Brakni, tout cela tient dans une seule lettre.
Un M pour Karima. Un N pour Karina.
Entre les deux, une société entière qui dit, sans même ouvrir la bouche, quelles identités sont désirables et lesquelles le sont moins.
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La guerre d’Algérie au cœur des silences
Mais La Part absente est aussi un roman sur les ravages de l’Histoire au sein des familles. La guerre d’Algérie n’y sert pas de décor : elle explique les silences, les blessures, les départs, les séparations.
Derrière les dates de nos manuels, il y avait des femmes, des enfants, des familles qui ont continué à vivre avec ce qu’ils avaient vu et subi.
Et parfois avec ce qu’ils n’ont jamais pu dire.
La force du titre est peut-être justement là : difficile de désigner une seule « part absente ». Est-ce cette lettre effacée d’un prénom pour donner une autre consonance à une vie ? Est-ce une mère, une sœur, des années volées, une histoire familiale tenue à distance ? Est-ce encore cette part de secret que chacun enfouit en soi, jusqu’à ce qu’elle finisse malgré tout par refaire surface ?
Sans doute tout cela à la fois.
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De Kaddour à La Part absente : l’héritage familial
Après Kaddour sorti en 2024, livre hommage à son père, Rachida Brakni choisit cette fois la fiction pour creuser une question qui dépasse de loin son personnage : que fait-on de l’héritage que nos parents nous ont transmis, quand eux-mêmes ont tout fait pour nous en protéger ? Une question intime, politique, profondément française.
Et il faut aussi saluer une écriture qui sait ne pas en faire trop. Les mots semblent pesés, choisis pour dire les blessures avec justesse, sans jamais les surligner. Cette retenue donne au récit une force particulière : Brakni laisse aux silences, aux ellipses et aux absences leur part de travail.
Il aura suffi d’une lettre pour tout raconter.
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Vos questions sur La Part absente de Rachida Brakni
De quoi parle La Part absente ?
Le roman raconte l’histoire de Karina Leroy, qui a changé une lettre de son prénom, Karima, afin de prendre ses distances avec ses origines.
Qui est Karina Leroy ?
Karina est galeriste à Paris, mère et épouse. Derrière cette existence construite, elle dissimule son ancienne identité et son histoire familiale.
Quel rôle joue la guerre d’Algérie dans le roman ?
La guerre d’Algérie constitue l’un des éléments historiques qui permettent de comprendre les blessures, les silences et les séparations au sein de la famille.
Pourquoi le prénom Karima devient-il Karina ?
Le changement d’une lettre permet à Karina de prendre ses distances avec une identité qu’elle souhaite laisser derrière elle et avec les préjugés qui lui sont associés.
Quel est le lien entre La Part absente et Kaddour ?
Kaddour, paru en 2024, était un livre consacré au père de Rachida Brakni. Avec La Part absente, l’autrice passe à la fiction tout en poursuivant une réflexion sur la transmission et l’héritage familial.
