Jalila Sbaï : “L’incompatibilité de l’Islam n’est qu’un prétexte”

 Jalila Sbaï : “L’incompatibilité de l’Islam n’est qu’un prétexte”

crédit photo : Patrick Imbert pour le Collège de France – Charly Triballeau/AFP


Selon cette chercheuse associée à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, la place du culte musulman fait débat dans le pays, parce que celui-ci refuse d’affronter la question de la multi-appartenance.


En tant qu’historienne, vous avez travaillé sur la ­politique musulmane de la France. Y a-t-il derrière la volonté de “civiliser les musulmans” la même connotation que la mission civilisatrice de la France dans les colonies ?


La politique musulmane de la France n’est pas née dans ses colonies, mais en métropole. L’empire musulman français était composé de pays qui relevaient de régimes politiques différents (colonies, protectorats, mandats). Cette politique musulmane avait pour objet de gommer leurs différences, mais aussi la centralisation des décisions politiques concernant l’empire au sommet de l’Etat, c’est-à-dire la présidence du Conseil à cette époque. Elle cherchait aussi à mettre fin à certains particularismes locaux. Bref, elle ne s’inscrivait pas dans l’utopie de la mission civilisatrice de la France. Elle était au contraire en totale rupture avec elle.


 


La République a séparé les musulmans et l’Islam, confiant les uns aux préfectures et l’autre à des personnalités religieuses. Est-ce toujours le modèle de pensée que l’on observe aujourd’hui ?


L’Etat français, depuis la Troisième République, a toujours eu un rapport ambigu à l’égard du culte musulman et de ses fidèles. Cette séparation permettait de contrôler une population perçue comme dangereuse, insoumise, inassimilable et numériquement plus importante, prête à se soulever à n’importe quel moment. La non-application de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 dans l’empire relevait de cette perception, qui s’est étendue aux musulmans présents en métropole dans l’entre-deux-guerres et qui s’est poursuivie après les indépendances. Les projets actuels s’inscrivent incontestablement dans cette logique ­impériale : les populations issues de l’ancien empire musulman sont considérées de facto comme inassimilables, envahissantes et globalement pratiquantes du culte musulman, alors qu’il n’en est rien. Seule une ­minorité se revendique pratiquante.


 


La politique musulmane dans l’empire selon le ­régime d’occupation – colonie en Algérie, protectorats au Maroc et en Tunisie – a-t-elle abouti à l’“Islam consulaire” en France ?


La gestion du culte musulman a, bien sûr, été différente dans ces trois pays. En Algérie, la destruction des structures religieuses et l’émigration de leurs chefs vers la Syrie ont provoqué un vide auquel le gouvernement a pallié par la fonctionnarisation du personnel du culte. Cela n’a pas eu lieu dans les deux autres pays où, au contraire, on a maintenu ces derniers pour se jouer de leur leadership : le dey en Tunisie et le commandeur des croyants (Amir Al-Mouminine) au Maroc, contre les chefs de confréries ou de tribus qui se faisaient passer pour des leaders religieux. L’Islam consulaire d’aujourd’hui, tant décrié, est bien entendu l’héritier de cette pratique coloniale, qui mettait en concurrence plusieurs acteurs dans le champ religieux, afin de contrôler et d’administrer les populations.


 


Il existe une volonté délibérée chez les responsables français de faire naître un “clergé musulman”. Cette vision est en contradiction avec le sunnisme majoritaire dans le pays. La France ne souhaite-t-elle pas avoir en face d’elle un “califat”, une organisation unifiée à qui s’adresser ?


L’idée qu’il n’existe pas de “clergé” dans le sunnisme est fausse. Le sunnisme, comme le chiisme, ont depuis les premiers siècles de l’Islam des structures religieuses hiérarchisées gérant toutes les questions relatives aux cultes et à la jurisprudence. Quand la France est arrivée en terre d’Islam, soit ces structures ont été maintenues (Maroc, Tunisie, Syrie, Liban), soit elles ont été détruites totalement ou partiellement (Algérie, Afrique occidentale ou équatoriale). Cette destruction a développé l’idée – popularisée en France par le parti colonial, les colons algériens et plus tard par certains politologues – qu’il n’existe pas de clergé musulman dans le sunnisme. Le fait d’avoir confié une partie de la gestion de la question religieuse aux consulats après les indépendances n’a pas permis aux Français musulmans de construire des structures pour gérer leur culte.


 


Il existe un éternel débat autour de la supposée ­incompatibilité de l’Islam avec la République. A quoi est-il dû, selon vous ?


L’incompatibilité de l’Islam avec la République n’est qu’un prétexte pour ne pas aborder frontalement la question de la multi-appartenance ou plus précisément celle de la “créolisation” de l’identité française, qui dépasse, bien sûr, largement la question musulmane ou les descendants des musulmans de l’ancien empire.


 


Pourquoi le culte musulman n’arrive pas à s’unir et à s’organiser ?


C’est justement parce qu’il continue de se penser et de se référer au passé qu’il n’arrive pas à s’organiser.


 


Peut-on parler d’“indigénisation” de l’Islam en France ?


Certainement. L’Etat et les acteurs français musulmans méconnaissent la réalité des descendants de migrants de l’ancien empire. Ces Français qui ne sont pas tous pratiquants, mais qui néanmoins se reconnaissent dans une seconde culture (algérienne, tunisienne, marocaine, turque, asiatique, bosniaque), loin de nier leur identité française, continuent d’être présentés comme un bloc uniforme. Or, leur rapport au culte musulman est aussi hétérogène que celui qu’entretient la majorité de la population française aux autres cultes, auxquels elle adhère ou dont elle est héritière. 


 


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Yassir GUELZIM

Journaliste Print et web au Courrier de l'Atlas depuis 2017. Ancien de RFI, LCI, France Inter. Producteur et réalisateur (Arte Reportage, France24, France tv).