La tweetocratie indécente de Trump

 La tweetocratie indécente de Trump

JAAP ARRIENS / NURPHOTO / AFP


Le président Trump a inventé la communication politique sans communication à travers son insistante et irrévérencieuse tweetocratie. Insultes, provocations, malentendus et même des crises politiques et diplomatiques avec ses alliés en résultent.


Quel intérêt politique Trump peut-il avoir dans les règlements de compte peu politiques et peu diplomatiques à travers ses violents tweets ? Tout le monde a été pris pour cible, à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale, avant comme après son élection. Déjà, avant son élection, en 2016, la section Statistiques du New York Times, qui a passé en revue plus de 4000 de ses tweets, s’est amusé à recenser les insultes de Trump, alors candidat républicain. Il aurait insulté à cette date 273 personnes, choses et lieux en 15 mois, des insultes partagées bien entendu par des millions d’abonnés.


A ce moment-là Hillary Clinton, son adversaire principal à la course présidentielle, arrive en tête des personnalités les plus insultées. « Escroc », « sans talent », « très bête », « menteuse pathologique » disait-il à son propos. Ses adversaires aux primaires n’ont pas été épargnés non plus, comme Jeb Bush, Ted Cruz ou Marco Rubio, traités d’« hypocrites », « menteurs », « imbéciles », « devrait faire un test de QI ». Une sénatrice, Elizabeth Warren est traitée « Pocahontas » en référence à ses origines indiennes. Il a entre autres attaqué une Miss Univers, des stars de cinéma ou de la chanson, et couramment les journalistes. Sur le plan international, beaucoup de pays ont été insultés, l’Arabie Saoudite, Royaume Uni, l’Allemagne, l’Iran, la Chine. Le Mexique, sa cible principale, est devenue dans ses tweets, un pays de « drogués », de « criminels » et de « violeurs ». Outre les attaques du président sortant Obama, « musulman », « kenyan », « pas américain ».


Après son élection, Trump ne s’est nullement considéré comme lié par une quelconque obligation de réserve. Dans la seule année 2017, il a fait 2600 tweets. On n’a aucune peine à imaginer l’impact de ses tweets, lui qui a 42 millions d’abonnés, même s’il ne suit que 45 comptes et n’est abonné qu’à 14 femmes (essentiellement des proches et sa famille). Il a continué à insulter les journalistes (Megyn Kelly de Fox News notamment, et ces jours-ci l’insulte adressée à un journaliste de CNN et le retrait de son accréditation à la Maison Blanche lors d’une conférence de presse), les stars de cinéma, comme Meryl Streep (« …c’est un larbin de Hillary Clinton qui a beaucoup perdu »), ou Robert de Niro (« une personne au QI très bas »), qui, il est vrai a lui-même insulté Trump le 10 juin dernier lors de la cérémonie des Tony Awards en s’écriant « Fuck Trump ».


En politique, Trump ne rate pas une occasion pour cibler Obama et Hillary dans ses attaques, même s’ils ont été battus électoralement. En diplomatie, ses cibles préférées restent la Chine, le président de la Corée du nord Kim Jong-Un (avant la réconciliation), le Mexique et son président, et même ces jours-ci un pays allié comme la France, ainsi que son président. « Ils commençaient à apprendre l’Allemand à Paris (lors de l’occupation) avant que les Etats-Unis n’arrivent », disait-il peu diplomatiquement sur la France, sans manquer de railler la situation de Macron, et sa « très faible cote de popularité de 26% et d’un taux de chômage de 10% », juste parce que Macron a proposé de créer une armée européenne dirigée, aux dires de Trump, contre les Etats-Unis. En France, les services officiels n’ont pas manqué de relever « l’indécence » des propos de Trump. Macron, plus diplomate, a juste répondu dans un entretien qu’« entre alliés, on se doit le respect ».


Nul doute que Trump a inauguré un nouvel âge politique en matière de communication : celui de la tweetocratie, un mélange de frivolité, d’insulte, de bassesse politique ou de déclarations enflammées et spontanées, triviales ou sérieuses. Obama a été le premier président qui a su faire un bon usage d’internet, qui lui a permis de remporter ses deux élections successives, Trump est le premier chef d’Etat qui a « tweetifié » la politique en l’identifiant à une forme de voyoucratie étatique, apparente et instantanée. Chose qui, à un certain moment, a embarrassé les responsables de Twitter eux-mêmes qui ont menacé de suspendre son compte et de le bannir de Twitter. Mais le peuvent-ils alors qu’il est président de la République et que le réseau Twitter lui-même n’est pas insensible à ses audiences bénites ?


Cette tweetocratie trumpienne a gêné surtout les collaborateurs de Trump qui, après son élection, ont tenté de filtrer ses tweets ou à le priver d’y recourir. Vainement. Après une abstinence de quelques jours après son élection, Trump revient à la charge avec des tweets aussi musclés qu’auparavant. A défaut de métier politique, l’homme d’affaires est trop addicted au populisme tweetesque.  La politique est faite pour les tièdes et les froids calculateurs, pas pour les immodérés insatiables. On se souvient, « s’il ne peut maîtriser son compte Twitter, comment peut-il gérer l’arme nucléaire ? », ironisait Obama à son propos lors de la dernière campagne électorale. Comment peut-il maitriser plus généralement la politique, en temps normal comme en cas de crise ?


Trump est un antipolitique et un anti-diplomate. Il a du mal à atténuer ses ardeurs, modérer son âme ou envelopper ses décisions politiques et diplomatiques. C’est un instinctif qui prend un plaisir puéril à lancer des flèches et à égratigner les responsables politiques qui osent lui résister ou le critiquer même de manière feutrée. Il est de type belliqueux, toujours à la recherche d’éventuels ennemis ou adversaires. La politique ressemble pour ce sanguin sur-réactif à une guerre permanente, qui ne doit ni souffrir la moindre pause ni être atténué par l’esprit d’entente. Ce que veut Trump veut l’Amérique : « America first » a été un de ses slogans les plus rabâchés lors de sa campagne électorale. En face de lui, personne, aucun Etat n’a droit à l’existence. En face de lui, la réaction ne s’est pas fait aussi attendre : l’Europe aussi a déclaré à sa manière « l’Europe d’abord », sans l’Amérique. On l’a vu, l’idée d’une armée européenne agitée ces jours-ci par Macron, conséquente de l’unilatéralisme trumpien, a provoqué l’ire du président américain. Qui sème le vent…


La tweetocratie de Trump est en tout cas paradoxale. C’est une communication de l’ « incommunication » (terme que j’emprunte à Dominique Wolton), parce que c’est une communication extrême qui ne connait pas ses limites, qui est source de malentendus, d’incompréhensions mutuelles et de quiproquos, voire de désaccords, notamment en politique. Trump communique pour nier et renier, pour vitupérer et excommunier. C’est une tweetocratie accusatrice et démentielle, qui est en train de l’isoler de proche en proche de ses premiers alliés occidentaux, de l’Europe notamment, outre qu’elle l’a isolé de l’opinion et des élites américaines, de l’Amérique du Sud. C’est encore une tweetocratie qui ne manque pas de dénuder les intentions les mieux cachées du président Trump, dans une sphère où on est censé négocier paisiblement, inspirer confiance par la discrétion et tenir compte de l’opinion légitime et des intérêts d’autrui. Avec ses tweets, l’Etat est quasiment nu.


Pire encore, la tweetocratie de Trump s’exprime sans détours par des raccourcis ne devant pas dépasser conventionnellement les 140 caractères au maximum. Sa politique s’exprime et se résume en une ou deux phrases. Un mode de conduite de la politique, court, sommaire, expéditif, péremptoire et unilatéral, qui ne connait ni subtilité, ni nuance, qui ressemble aux discussions du café de commerce. Ce mode relève de l’impatience d’une action sans action, qui ne daigne pas suivre lentement et sûrement ses effets. C’est un art étranger à la politique, à ses méandres et à ses traditions. L’éphémère se substitue au durable, le temps court au temps long qui, seul, préserve pourtant les grands intérêts.


En politique, on n’a pas toujours raison et on ne peut avoir raison tout seul, surtout pas à travers des tweets capricieux, brutaux et écrits sous la colère.« On fait la politique avec la tête et non avec les autres parties du corps ou de l’âme », disait Max Weber. Trump en est loin, très loin.


 


 

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