La révolution conservatrice plébiscitée

 La révolution conservatrice plébiscitée

François Fillon


La primaire de la droite et du centre s’achève avec un plébiscite en faveur de François Fillon qui rafle 66,5% des voix contre 33,5% pour Alain Juppé. Victoire massive qui était prévisible au vu de la réussite de Fillon au premier tour. Le report des voix des sarkozistes a limpidement eu lieu. La mobilisation des électeurs de droite a progressé, en passant de 4,2 millions à 4,6 millions de votants. 


Le peuple de droite voulait certainement en découdre avec la gauche de François Hollande par un vote de droite net. La cartographie électorale donne Fillon premier dans tous les départements, notamment dans ceux qui ont été remportés par Sarkozy au premier tour. Juppé maintient les mêmes départements avoisinants de la Gironde. Il n’a pas bénéficié des reports de voix. Ni les centristes ni la gauche ne lui ont été d’un grand secours. Ce raz-de-marée pour Fillon signifie que le libéralisme traditionnel de la droite est supplanté par le conservatisme. La droite se durcit.


Au fond, même si la compétition électorale des primaires de la droite et du centre a beaucoup mobilisé les électeurs de droite, et même si elle a été une réussite sur le plan organisationnel, on ne peut pas dire qu’elle a été passionnante. Les deux candidats, deux personnalités importantes d’un même parti, se connaissaient bien, avaient collaboré ensemble dans les gouvernements précédents, voire, étaient amis. Les convergences l’emportaient sur les ruptures. D’ailleurs, les porte-paroles de Fillon et de Juppé ont déclaré entre les deux tours que les programmes des deux candidats sont quasi-identiques à 85% -90%. Les électeurs ne l’ont pas perçus comme tels, en tout cas. C’est sans doute l’ambition personnelle des deux candidats, mise au service d’un dessein national qui a fait la différence, ainsi que leurs personnalités respectives, même si les électeurs de Fillon ont voté, d’après un sondage, à 56% pour son programme et à 42% pour sa personnalité. Après le 2e tour, Fillon serait contraint de s’appuyer sur Juppé, le vaincu, en vue de restaurer l’unité du parti, et préparer les présidentielles de mai 2017.


Pour les deux candidats, il n’y avait pas, durant la campagne, d’ennemi commun en face. La compétition n’est pas entre droite-gauche, ni entre droite classique-droite extrême. Elle est plutôt entre droite-droite, libéraux-conservateurs, deux courants importants de la tradition de la droite française. Il est vrai que les socialistes ne sont plus menaçants, ils sont en décrépitude. Il fallait rassembler autrement, et notamment  trouver un ennemi commun. L’islam était l’aubaine, avec tous ses dérivés : daech, l’intégration des musulmans en France, et même les migrants et la Syrie. Fillon, qui aime bien prendre des tons gaulliens, disait à l’endroit de Sarkozy : « On n’imagine pas De Gaulle mis en examen ». On pourra lui retourner l’argument : on n’imagine pas non plus De Gaulle chantre de l’anti-islamiste. Ce dernier aurait probablement préféré élever le débat, en parlant de la grandeur nationale, de la nation maurassienne, de l’histoire, du terroir, de l’indépendance de l’Etat vis-à-vis des grandes puissances, plutôt que de discourir sur les composantes sociales spécifiques et minorités religieuses.


Les deux candidats sont froids, dépassionnés, peu enthousiastes. Ils ont peu de charisme. Max Weber, qui aimait les personnalités charismatiques, celles qui feraient oublier la rationalisation bureaucratique du monde occidental et« le désenchantement politique »,aurait certainement été déçu des deux côtés. Les leaderships de Fillon et de Juppé sont plutôt routiniers, bureaucratiques, rationnels, techniques, malgré les tentatives de l’un et de l’autre d’enflammer les foules dans leurs meetings (Fillon est relativement meilleur que Juppé à ce jeu). Même leur opportunisme politique est un peu maladroit, voyant et peu subtil.


Juppé était le grand favori des Républicains et des sondages depuis quelques mois. Les derniers mois, il devançait Sarkozy, relégué, lui, en 2e position par les sondages, suivi par Fillon loin derrière. Juppé, ce chiraquien de 71 ans, a de l’expérience, et un certain ascendant. C’est un analyste, un rationnel, pour ne pas dire un logiciel. Il rassurait déjà Chirac, qui disait sur lui, « c’est le meilleur d’entre nous et il me rassure ». Il est beaucoup plus à l’aise dans les chiffres, dans la technocratie que dans la ferveur politique. Les discours de Juppé sont souvent techniques. Il ne peut pas mentir, manipuler, passionner les débats. Il se retient, il ne va pas jusqu’au bout sa pensée. C’est pourtant un modéré, un consensuel, plus ouvert que Fillon aux minorités et au social, mais qui a fini par être considéré par les électeurs comme un tiède dans la conjoncture actuelle. Pourtant, Juppé est un libéral pragmatique, un réformateur patient et prudent, sans être audacieux. Son humanisme n’est pas passé dans ces primaires, qui, faut-il le signaler, sont organisées à une époque bien particulière : terrorisme, daech, Syrie, retour de la Russie, migrants, brexit. Son dernier discours de vendredi soir, à deux jours du 2e tour, était un fiasco. Il n’est pas arrivé à trouver les mots justes, qui vont droit au cœur. Chirac, son mentor, avait le bon ton pour séduire et l’aisance pour communiquer, pas lui.


Fillon, l’outsider oublié des sondages avant le 1er tour, est un faux indifférent. Il parait effacé, il s’avère en fait bien déterminé, qui sait ce qu’il veut. Il avait un plan de carrière, notamment pour préparer une élection de longue date. Plutôt conservateur, défenseur de la tradition, du terroir, de la famille. Semi-libéral par concession, il sait s’effacer, reculer pour mieux rebondir. Les français l’ont redécouvert dans cette élection primaire. Il a su attirer les électeurs par un mélange de bon sens, de mémoire collective et de sentiment populaire, en insistant sur l’identité, les valeurs nationales, l’histoire et la culture française. Il a su conquérir les cœurs au moment où Juppé rationalise trop dans une conjoncture qui ne s’y prêtait pas. Même si, à l’instar de Juppé, il est lui-même un tiède.


Aux primaires, Fillon est ailleurs, il est déjà dans les présidentielles, prêt à affronter Socialistes et Frontistes. Juppé est encore dedans, les primaires pour les primaires, cherchant juste à être supérieur intellectuellement à Fillon, ressortant les failles de ses propositions, chiffres à l’appui. Il ne va pas au-delà. Les socialistes et l’extrême droite, les prochains adversaires sont pour l’instant relégués au second plan dans ses discours.


Le mérite de Fillon, sur lequel peu de gens ont parié, c’est qu’il a ratissé large le pays depuis trois ans, dans un silence médiatique assourdissant. Il a fait un travail de proximité, il est parti à la rencontre de ses concitoyens. Il a fini par être soutenu par « le peuple de droite ». Il n’y a pas de miracle. Elections législatives ou présidentielles, partis ou candidats, c’est le travail de proximité et l’implantation géographique patiente qui rend le parti et son candidat enracinés sociologiquement et politiquement. Sur le plan programmatique, il a montré qu’il avait la volonté de changer l’ordre des choses, et pas seulement de le réformer, comme le voulait Juppé. Il a perçu que les Français n’avaient pas envie d’être consensuels, surtout pas aujourd’hui. Les électeurs se posaient des questions sur leur identité dans une période trouble où les dangers venaient d’ailleurs.


Fillon sera probablement acculé à se présenter, moins comme un conservateur, que comme un libéral dans la campagne présidentielle, surtout face à l’extrême droite. Les sondages le placent déjà au 2e tour, en vainqueur, face à Marine Le Pen. Les questions soulevées par Juppé seront alors encore à l’ordre du jour. D’ailleurs, la protection sociale et la question de la santé seront parmi les questions fondamentales qu’aura à traiter Fillon, le conservateur. En effet, dans la perspective du 2e tour des présidentielles, s’il sera face à Marine Le Pen, il sera contrait de se vêtir du costume libéral pour appâter les voix de la gauche, outre celle du centre. C’est le prix à payer pour un éventuel vote républicain, celui qu’avait utilisé Chirac face à Jean-Marie Le Pen au second tour. D’ailleurs, le conservatisme et le libéralisme, qui étaient philosophiquement et politiquement séparés aux XVIIIe et XIXe siècles, ont fini par fusionner par nécessité au XXe siècle, face à la menace de la gauche.


Hatem M’rad

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