Karim Bouamrane : « Le rôle central du RN me désole et m’inquiète »

 Karim Bouamrane : « Le rôle central du RN me désole et m’inquiète »

Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen-sur-Seine, pose dans son bureau le 15 février 2024. La ville a accueilli une partie du village olympique des Jeux de Paris 2024. © Joel Saget / AFP

Karim Bouamrane, maire franco-marocain de Saint-Ouen, se présente aux élections présidentielles de 2027. Il s’est imposé comme l’une des voix émergentes de la gauche française après les Jeux olympiques de Paris 2024. Opposé à la stratégie de La France insoumise, il nous explique son mouvement « La France humaine et forte »  lors d’un entretien pour le magazine.

En bref

  • Karim Bouamrane est maire de Saint-Ouen depuis 2020 et se présente aux élections présidentielles de 2027
  • Il s’est fait connaître à l’échelle nationale lors des Jeux olympiques de Paris 2024.
  • Un temps cité pour Matignon, il défend une gauche pragmatique et ancrée dans le réel.
  • Il critique la stratégie de La France insoumise tout en refusant les logiques de division.
  • Le maire de Saint-Ouen estime que la progression du Rassemblement national révèle les faiblesses de la gauche.
  • Il lance son mouvement « La France humaine et forte » pour rassembler au-delà des partis traditionnels.

Saint-Ouen a accueilli les athlètes durant les Jeux olympiques. Quel bilan tirez-vous de cet événement pour votre ville ?

Karim Bouamrane : Les Jeux ont été un accélérateur de particules pour nous. Il y a un an, il y avait un « JO bashing ». Nous avons été les premiers, dans toute la presse internationale, à dire que ce serait une réussite. La France est douée pour l’organisation d’événements mondiaux mais il fallait une adhésion populaire.

On a acheté 10 000 places que l’on a distribuées gratuitement aux Audoniens, aux familles, commerçants, ouvriers, cadres, etc. J’ai fait une répartition équitable.

Puis on voulait garder un héritage de cette compétition. Saint-Ouen a récupéré 1 000 logements du village olympique où séjournaient la France, le Maroc et le Brésil. Nous avons également obtenu un parc de 4 hectares, davantage de végétalisation, l’Île-des-Vannes où il y aura l’Académie Tony Parker, une crèche et une école. Ça nous a mis dans une bonne dynamique, nous allons créer 2 000 logements.

Vous avez aussi jumelé votre ville avec Los Angeles. Ces Jeux ont finalement été l’occasion de mettre Saint-Ouen sur une carte américaine.

Plus qu’américaine, internationale ! On en a profité pour faire un partenariat avec Rio de Janeiro. On va aussi envoyer une délégation pour la COP30 organisée à Belém, au Brésil, en 2025. Nous visons aussi des partenariats avec des pays d’Afrique, comme le Bénin.

Quel regard portez-vous sur la situation politique ? Avez-vous été contacté pour devenir Premier ministre ?

Les deux personnalités « sérieuses » de gauche qui n’étaient pas proposées par le Nouveau Front populaire pour Matignon ont été Bernard Cazeneuve et moi. Au-delà des noms, il reste une problématique. Acceptons-nous que le bloc politique arrivé en premier ne soit pas en mesure de gouverner ? L’Élysée a finalement choisi un candidat d’une formation arrivée dernière, avec 5 % des voix, et qui obtient l’aval et le soutien du Rassemblement national.

Avez-vous l’impression, comme les électeurs de gauche, de vous être fait « voler » le résultat des élections ?

On a fait preuve d’irresponsabilité collective. Personnellement, je suis dans le réel d’une France qui gagne. C’est celle où tout le monde se loge, se soigne, a un salaire décent. Là, on se retrouve dans l’incantation et dans l’irréel.

Les Français qui ont voté pour ces législatives ont raison d’avoir cette impression, au vu du choix définitif fait par la présidence de la République.

Que ressentez-vous dans cette situation où le RN joue un rôle central dans la vie politique française ?

Karim Bouamrane : Je ne suis pas choqué mais cela me désole et m’inquiète. C’est un phénomène en genèse depuis les années 1980.

Ce qui me frappe, ce n’est pas seulement la montée de ce parti. C’est aussi notre incapacité, à gauche, à parler aux Français avec des propositions concrètes. Il faut éviter de s’enfermer dans l’entre-soi d’appareils politiques et socioculturels.

Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen, aux côtés d’Amélie Oudéa-Castéra et de l’ancien footballeur brésilien Raï lors de l’inauguration de la rue Docteur Socrates dans le Village des Athlètes des JO de Paris 2024.
Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen, participe à l’inauguration de la rue Docteur Socrates dans le Village des Athlètes des Jeux olympiques de Paris 2024, aux côtés d’Amélie Oudéa-Castéra et de l’ancien international brésilien Raï.( crédit photo : Joao Luiz Bulcao / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)

Quelle faute a commis la gauche sur le « vivre-ensemble » ?

Ceux qui sont censés incarner une offre de gauche sont dans l’irréel. Je suis l’un des rares à gauche à parler aussi clairement et sans tabou de la sécurité, par exemple.

Les pauvres et les classes moyennes sont souvent les premières victimes de l’insécurité en France. Les zones rurales et périphériques réclament de la sécurité. Cela dépasse la seule sécurité physique. Il y a aussi la sécurité matérielle, existentielle et celle du parcours de vie.

Notre objectif doit être de redonner de l’espoir aux gens dans un pays comme le nôtre. Ceux qui sont supposés incarner les voix d’espoir partagent le désespoir et l’aigreur.

Vous êtes très virulent vis-à-vis de La France insoumise. En quoi ce mouvement est-il contraire à vos valeurs de gauche ?

Je n’ai pas de problèmes avec LFI. Ce sont eux qui ont des soucis avec des gens comme nous.

Qu’entendez-vous par « gens comme nous » ? Des gens de la diversité ?

Karim Bouamrane : Je ne me considère pas comme quelqu’un de la diversité. Nous sommes des citoyens français à part entière. En voulant condamner les discriminations et le racisme, LFI nous essentialise. Ils nous renvoient à un phénotype, à une religion et à une croyance politique. On peut avoir les mêmes origines socioculturelles. Pourtant, économiquement ou politiquement, on peut ne rien avoir en commun. On présuppose que l’on est pro-palestiniens, musulmans…

Le RN estime que nous sommes une menace religieuse et économique pour la France, avec un saupoudrage antisémite qui a toujours été présent en toile de fond. Certains dirigeants de la gauche radicale cherchent à utiliser une partie de ceux qui souffrent en fonction de leur religion ou de leur couleur. Ce n’est pas ma lecture.

Après un passage assez court au Parti communiste français puis au Parti socialiste, vous avez été considéré comme « Macron-compatible »…

Je ne sais pas ce que veut dire être « Macron-compatible ». Je n’ai pas validé son projet sur les retraites, sa politique budgétaire…Je suis présenté comme ça car j’ai un costume et que j’ai passé des années dans la Silicon Valley. C’est aussi parce que je ne passe pas mon temps à taper frontalement sur Emmanuel Macron. Je ne fais pas de la politique contre. Je fais de la politique pour et avec.

Où doit-on placer le curseur à gauche ?

Il doit se placer sur le rapport avec le réel. Doit-on être dans l’incantation ou dans la responsabilité ?

Doit-on défendre la retraite à 60 ans, le SMIC à 1 600 euros et d’autres mesures relevant d’un monde idéal ? Ce serait un mensonge que de dire qu’on va le mettre en œuvre en tenant compte de la réalité budgétaire. On ne peut pas arriver premier avec une majorité relative et dire que l’on veut appliquer 100 % du programme. Il nous faut être pragmatiques. Bataille après bataille. Grâce à des compromis, nous pouvons améliorer chaque jour la vie des gens en matière de santé, de logement, de protection sociale et de pouvoir d’achat.

Vous lancez votre mouvement politique citoyen, « La France humaine et forte ». N’avez-vous pas peur de diviser un peu plus la gauche ?

Karim Bouamrane : Au contraire. Je ne la divise pas. Je la renforce à travers notre ancrage territorial et ce qu’on apporte idéologiquement et politiquement à la gauche. Lors de notre présentation, Bernard Cazeneuve, Carole Delga, François Hollande, Raphaël Glucksmann, Hélène Geoffroy seront là. C’est un grand rassemblement de la gauche avec des communistes, des socialistes, des écologistes mais aussi des insoumis, que j’ai invités.

Pourquoi ne pas l’avoir fait à l’intérieur du Parti socialiste ?

De nombreux citoyens veulent bien se retrouver mais cela les dérange de le faire dans une organisation politique qu’ils ne maîtrisent pas, où leur engagement fait face à des baronnies ou des enjeux de rapports de force. Nous devons avoir de l’agilité sans perdre de vue qu’il faut un appareil qui a l’habitude de gérer des campagnes et des responsabilités.

En étant une passerelle, le mouvement politique et citoyen peut marcher sur ses deux jambes. On doit avoir l’ambition de porter du bonheur et de l’espoir partagé.

Quel est l’objectif de votre mouvement ?

Karim Bouamrane : Nous voulons retrouver les chemins de l’espoir. Quel que soit le lieu de naissance, les citoyens doivent avoir les mêmes chances. Cela concerne le logement, la santé, la sécurité, les transports et l’éducation. Il faut aussi redonner ses lettres de noblesse à la France, notamment vis-à-vis de l’Afrique.

Une bonne partie de ce continent a un lien fraternel avec notre pays. Une fois que nous aurons renoué une relation d’égal à égal, nous pourrons travailler sur les aspects économiques et politiques.

Il faut recréer une multipolarité avec l’Afrique. On doit pouvoir utiliser ces Français de toutes origines que nous avons sur notre territoire pour recréer ce lien qui a été abîmé. Nous devons réussir une coopération féconde.

Quand Jean-Luc Mélenchon parle de « Nouvelle France » et de « créolisation », partagez-vous son analyse ?

Je ne sais pas de quoi cela parle. Je veux bien y croire mais avez-vous vu le profil des responsables du Nouveau Front populaire partis négocier avec Emmanuel Macron ? Le problème est qu’être noir, arabe, juif ou LGBT, ce n’est pas perçu comme une qualité. On se bat pour que ce ne soit plus un obstacle.

Vous n’aimez pas être qualifié de maire de banlieue…

Le combat se gagne dans le dialogue et les mots. Il faut penser en homme d’action et agir en homme de pensée. Avec une vision qu’on met en action, on devient leader. C’est ce que Saint-Ouen a réussi à faire. Je n’ai jamais voulu venir avec cette étiquette de maire de banlieue. Je suis un maire de la République. Mon ambition est que tous ceux qui sont nés en « péri » aient le même niveau de service public et les mêmes moyens que ceux qui sont nés dans les hypercentres.

Vous êtes binational. Comment vivez-vous cette double culture franco-méditerranéenne ?

On nous qualifie de Méditerranéens alors que moi, personnellement, je suis plus atlantique. Quand je suis à New York, Rio ou Hossegor, je ressens les mêmes sensations qu’à Casablanca, dont je suis originaire. On a été éduqués en étant 100 % français et 100 % marocains. Les binationaux ne sont pas 50-50 car ils partent avec un handicap. Je suis fier d’être de Casa et de Saint-Ouen. Dans mon bureau, j’ai les maillots du Red Star et du Raja Casablanca.

Les rapports entre Rabat et Paris se sont récemment réchauffés. Pensez-vous que ces relations vont aller vers plus de coopération ?

Karim Bouamrane : Tout ce qui contribue au rapprochement me rend heureux et plein d’espoir. C’est galvanisant. Tout ce qu’on peut faire pour être des passerelles entre les deux pays est utile. Au-delà de la relation avec le Maroc, nous devons avoir des liens pacifiés avec le Maghreb et l’Afrique dans son ensemble. Nous avons besoin d’interactions culturelles et économiques. Les binationaux sont les meilleurs ambassadeurs pour véhiculer ce message hyperpositif sans tomber dans l’opposition entre les Marocains, les Algériens, les Tunisiens, etc.

De quelle France rêvez-vous ?

Je rêve d’un pays où chacun bénéficie des mêmes chances. Quelle que soit son origine, ses croyances, sa couleur de peau ou son orientation sexuelle. Une France où la puissance publique est présente pour garantir davantage d’égalité.

 

Entretien effectué dans le numéro d’octobre 2024 et modifié le 9 juin 2026

Vos questions sur Karim Bouamrane

Qui est Karim Bouamrane ?

Karim Bouamrane est le maire socialiste de Saint-Ouen-sur-Seine. Figure montante de la gauche française, il s’est imposé sur la scène nationale à l’occasion des Jeux olympiques de Paris 2024.

Pourquoi Karim Bouamrane critique-t-il La France insoumise ?

Karim Bouamrane reproche à LFI une lecture qu’il juge trop identitaire des questions sociales et citoyennes. Il défend une approche républicaine fondée sur l’égalité des citoyens.

Quelle est la position de Karim Bouamrane sur le Rassemblement national ?

Le maire de Saint-Ouen se dit préoccupé par le rôle central du RN dans la vie politique française. Selon lui, la progression du parti est aussi liée à l’incapacité de la gauche à répondre aux attentes concrètes des Français.

Qu’est-ce que « La France humaine et forte » ?

« La France humaine et forte » est le mouvement politique lancé par Karim Bouamrane. Son objectif est de rassembler des sensibilités de gauche autour d’un projet pragmatique et territorial.

Que pense Karim Bouamrane des relations entre la France et le Maroc ?

Il se félicite du réchauffement des relations entre Paris et Rabat et estime que les binationaux peuvent jouer un rôle de passerelle entre les deux pays ainsi qu’avec l’ensemble du Maghreb et de l’Afrique.

 

Yassir Guelzim

Yassir GUELZIM

Journaliste, auteur et réalisateur, Yassir Guelzim évolue depuis plus de vingt-cinq ans entre presse écrite, radio, télévision et documentaire. La constante de son parcours : décrypter les dynamiques politiques, les sociétés en mouvement et les fractures du monde contemporain.Collaborateur du courrier de l'atlas depuis 2017, il a également travaillé en tant que journaliste à LCI pendant près de quinze ans mais aussi France 3, RMC Moyen-Orient–RFI, France Inter et France Culture, couvrant notamment les élections marocaines de 2002 et de nombreux enjeux liés au monde arabe et à l’espace méditerranéen.Son travail s’est progressivement étendu à l’écriture et à la réalisation documentaire. Co-auteur et co-réalisateur de L’Archipel des Français Libres (France 5, 2021), il explore les mémoires maritimes et les trajectoires méconnues de l’histoire française. L’ouvrage tiré du film reçoit une mention du jury du Prix Étienne Taillemite en 2023. En 2024, il signe également La Prohibition Américaine, une aubaine française, diffusé sur France 5 dont un ouvrage aux éditions Mon Autre France sortira en octobre 2026.Fondateur de la société Mediterranean Press TV News Production, qu’il dirige pendant dix ans, il produit des reportages et documentaires diffusés sur Arte, France 24, Al Jazeera ou Sky News Arabic.Diplômé du département de Sciences Politiques de Paris La Sorbonne et de l'Université de sciences économiques de Montpellier I, Yassir Guelzim conjugue regard analytique, rapport économique et exigence narrative. Spécialisé sur l'économie, il peut aussi traiter de questions politiques, géopolitiques ou sociétales. Ses articles et interviews interrogent les rapports de pouvoir, les identités politiques et les mutations géopolitiques, avec une attention particulière portée sur le Maroc, l'Afrique, le Proche-Orient et les sociétés méditerranéennes.