Dénonciations, indiscipline et corruption

 Dénonciations, indiscipline et corruption

Hafedh Caïd Essebsi (C)


La semaine politique tunisienne a été agitée par des pratiques de dénonciation touchant des membres dirigeants de Nida Tounès, qui ne cessent depuis quelques temps déjà de s’accuser mutuellement de tous les vices : corruption, fuites ou dénonciations, selon la faction dont ils se réclament. Loin de tout esprit partisan, de solidarité ou de discipline.


Nida Tounès est un parti qui, bien qu’au pouvoir, n’a jamais daigné organiser son congrès constitutif. Ses structures, non élues, ont peu de légitimité aux yeux de la plupart de ses membres. Cette fragilité et illégitimité structurelles du parti n’ont cessé depuis l’accès de son fondateur Béji Caïd Essebsi à la présidence de la République, d’agiter les clans et de provoquer les luttes de faction à l’intérieur du parti, surtout entre les membres fondateurs du parti. L’intrusion des hommes d’affaires dans le fonctionnement du parti et dans les luttes de clan a encore fini par accroître la tension et dilapider le capital de confiance du parti auprès de l’opinion.


La première dénonciation pose le problème de la discipline au sein du parti. Celle de Leila Chettaoui, membre dirigeante du parti, qui ne dissimule plus ses réserves, est accusée d’être à l’origine des fuites d’une vidéo d’une réunion du bureau du partiaux médias et réseaux sociaux, tendant à montrer, à ses dires, l’incompétence du directeur du parti, Hafedh Caïd Essebsi et les critiques acerbes qu’il a adressées à l’endroit du chef de gouvernement, Youssef Chahed. Celui-ci est accusé dans cette vidéo par le chef du parti majoritaire, HCE, qui ne semble pas avoir accepté et digéré sa désignation à la tête du gouvernement par le président Essebsi, de ne pas se soumettre aux injonctions du parti et de n’en faire qu’à sa tête. Le chef du gouvernement ne semble visiblement pas avoir des accointances avec le clan et les réseaux du directeur de son parti. Pire encore, Leila Chettaoui a fini par conclure que « Nida est devenu un danger pour le pays ». Selon quoi elle se base sur ce dernier point ?


La deuxième dénonciation est cette fois-ci relative à la corruption. C’est Lazhar Akrimi, un autre leader de Nida Tounès, qui accuse le président du groupe parlementaire de Nida Tounès, Sofiane Toubel, de recevoir un salaire de 6000 dinars d’un autre parti et de l’argent d’un homme d’affaires suspect. Tout en niant l’accusation, celui-ci porte plainte contre lui devant la justice pour diffamation. L’accusateur, lui-même avocat, sera entendu ces jours-ci par le juge d’instruction. Une autre députée au verbe haut, Samia Abbou, du Courant démocrate (et ex-CPR),habituée à l’exercice accusatoire, porte  cette fois-ci des accusations de corruption sur un député de l’ARP. On ne sait pas de qui il s’agit, de Sofiane Toubel ou de quelqu’un d’autre. Il s’agit d’un homme qui, d’après elle, a changé radicalement et ostentatoirement de style de vie depuis son entrée au parlement en 2014.


S’agissant de la fuite de la vidéo par la députée Leila Chettaoui, il faut savoir qu’un membre de parti, surtout un dirigeant, devrait en principe acquiescer aux décisions de son parti, du moins tant qu’il est toujours d’accord avec la ligne politique générale. Autrement, il créerait par sa présence au parti une forme de dissidence malsaine en son sein. La démocratie suppose aussi la discipline des partis, notamment pour structurer le pluralisme et éviter les confusions et l’anarchie pluraliste. Le parti a pour rôle d’encadrer l’opinion et d’homogénéiser les choix des électeurs. Si Leila Chettaoui n’est plus d’accord avec les déclarations, la politique et les pratiques de son parti, il ne lui reste plus d’autre choix que de démissionner. Il lui appartient de savoir si elle veut sauver son parti ou sauver son âme. Mohsen Marzouk, lui, l’a vite compris. Dévoré d’ambition, il a tenté d’imposer ses vues au parti sur l’organisation d’un congrès constitutif et de lutter contre le fils du président. Ayant constaté que celui-ci voulait être seul maître à bord et n’ayant pu réussir à assurer son leadership au parti, il a quitté Nida pour créer un autre parti, Machrou Tounès. Logique politique.


La dénonciation pour corruption de Sofiane Toubel, président du groupe parlementaire de Nida, par Lazhar Akrimi, ainsi que les accusations portées par Samia Abbou, sont, elles, plus graves. Il importe ici aux accusateurs d’en apporter la preuve de leurs dénonciations. L’argent gangrène en effet la vie politique, comme on le voit bien en France aujourd’hui. On se souvient qu’en Italie, dans les années 70, celui qui voulait s’enrichir rapidement doit accéder aux partis et postuler aussitôt à un poste de ministre. Il devait le faire vite, car les gouvernements dans ce régime parlementaire instable étaient très éphémères, ne dépassant pas généralement une durée de vie de six à dix mois. Les moyens d’enrichissement rapide tournaient autour de trois secteurs : la maffia, la franc-maçonnerie et le bâtiment. Le parti italien Démocratie-chrétienne, qui est resté longtemps aux affaires, est tombé en disgrâce du fait de l’accumulation des faits de corruption. Il a même cessé d’exister. L’argent peut paradoxalement « ruiner » un parti.


Nida Tounès a eu le tort d’impliquer les hommes d’affaires en son sein. Les hommes d’affaires qui souhaitent aider un parti peuvent rester à l’extérieur, comme dans la plupart des pays démocratiques. En Tunisie, les hommes d’affaires ne veulent pas financer le parti sans effet de retour. Ils ont aussi des ambitions politiques. Ils veulent être « révolutionnaires » par l’argent. D’où les mœurs détestables d’aujourd’hui, où beaucoup d’élus et d’hommes politiques sont « achetés » par des hommes d’affaires véreux, comme de simples marchandises.


Ces pratiques ont commencé à l’ANC, avant la création de Nida Tounès, avec certains hommes d’affaires, comme Hachemi Hamdi, président de Aridha al-Chaâbia (Pétition Populaire) ou Bahri Jelassi, président du Parti de l’Ouverture et de la Fidélité (POF), qui achetaient et « transféraient » des hommes politiques et des députés comme bon leur semblaient à l’ANC, offraient voitures et prestations aux élus. Aujourd’hui, Slim Riahi, autre milliardaire, président de l’ULP et du Club Africain, est aussi souvent dénoncé par les médias et les hommes politiques pour ses largesses et l’entretien de ses troupes. Les choses deviennent plus graves à Nida Tounès, qui est un parti majoritaire. Les pratiques financières de ce parti risquent de faire fortune et de contaminer la vie publique en dégradant les mœurs politiques, déjà en décrépitude. Chafik Jarraya est un milliardaire qui cherche à jouer un rôle de premier plan à Nida. L’ancien ministre de la fonction publique, Abid Briki, a déjà accusé ce dernier, document officiel à l’appui, il y a quelques jours, d’avoir reçu 12 milliards du Qatar. Les démocrates et les progressistes du parti en sont affligés. Certains ont déjà quitté le parti. D’autres risquent de le faire. Les électeurs sont de plus en plus sceptiques. Le Président Essebsi n’a plus le temps, ni l’énergie de s’occuper de son parti.


Si on voulait élargir la lutte contre la corruption et éviter "les liaisons fatales" entre les forces politiques et les forces de l'argent, il faudrait essayer d'exiger des déclarations de biens, non seulement aux membres de gouvernement et aux parlementaires à l'entrée de leurs fonctions (et un quitus à la sortie), mais aussi à tous les membres des partis, anciens et nouveaux, hauts dirigeants et simples militants. Les mauvaises pratiques commencent là. On fera signer une charte éthique à chaque adhérent du parti, en exigeant de lui la remise d’une déclaration de ses biens. Ces déclarations pourront être remises obligatoirement à la Cour des comptes. Les membres du parti et leurs conseils de disciplines pourront toujours les opposer à leurs membres en cas d’immoralité manifeste.


Alors que la tentation de l'argent ne cesse de croître dans un monde économiquement mondialisé, alors qu'on adhère de plus en plus à la politique par opportunisme primaire, et de moins en moins par conviction politique, alors que le nomadisme parlementaire moyennant une bourse consistante n'a pas cessé depuis 2011 de régler le marché des élus au parlement, et même en dehors du parlement, la classe politique cherche souvent à retarder les règles touchant à la moralisation de la vie politique. Les partis pourraient convenir par consensus d’établir une charte éthique identique tendant à moraliser la vie partisane et parlementaire. En démocratie, l'argent est une arme à double tranchant, dont les effets pervers peuvent se retourner contre ses propres utilisateurs. Il fait gagner les partis et les candidats aux élections, mais il préside souvent à leur perte.


Dans les deux cas, fuite de vidéo et dénonciation de corruption, c’est la moralisation de la vie politique, parlementaire et partisane qui est en jeu. Le philosophe Eric Weil considérait qu’on peut concilier le juste et l’efficace en politique. Même par réalisme politique, on devrait le faire.


Hatem M'rad


 

admin