L’Etat contre le parti majoritaire

 L’Etat contre le parti majoritaire

Tunisie. Le président Béji Caïd Essebsi (G) et le chef du gouvernement Youssef Chahed. FETHI BELAID / AFP


Les risques de la corruption sont redoutables pour les régimes politiques. La corruption jette en effet le discrédit sur les gouvernants, même des plus honnêtes d’entre eux, s’ils se montrent passifs et laxistes; place leur régime ou leur gouvernement sous les auspices de l’immoralité ; réduit l’efficacité de leur action ; et provoque la suspicion des citoyens, qui n’ont plus confiance dans leurs gouvernants. Ce qui est le cas en Tunisie.


On le voit, dans les différentes contrées, dans les démocraties consolidées comme dans les démocraties débutantes, la corruption est désormais refoulée de manière radicale par les populations, par un public de plus en plus informé sur les actions des dirigeants, de la classe politique et des groupes financiers. Il arrive de plus en plus que les pouvoirs tombent du fait de la corruption, comme la présidente du Brésil Dilma Roussef (destituée) ou ailleurs en Amérique latine. Il arrive aussi que des candidats favoris à la veille d’élections présidentielles, portés par les sondages d’opinion, puissent être éclaboussés et perdre leur statut de favori, puis échouent aux élections, comme c’est le cas de François Fillon en France. Il arrive encore que le parti au pouvoir, et sa majorité parlementaire soient accusés de corruption,  au point qu’ils en arrivent à perdre les élections et leur statut majoritaire, comme c’était le cas de la Démocratie chrétienne italienne dans le passé, de Forza Italia de Berlusconi. Comme c’est le cas encore de Nida Tounès aujourd’hui, un parti réformiste et moderniste, qui avait un appui populaire incontestable au moment de sa création, qui a réussi à gagner avec éclat les élections législatives et présidentielles de 2014 sous la conduite de son leader Béji Caïd Essebsi, et à écarter les islamistes du pouvoir, mais qui risque de voir s’effriter sa majorité, déjà consumée, au parlement, du fait des  affaires de corruption qui agitent plusieurs de ses députés et de ses sponsors.


Nida, et surtout Essebsi, ont réussi globalement, contre vents et marées, à  faire accréditer à l’opinion l’idée de recruter des Destouriens et des Rcédistes convenables, non poursuivis par la justice, dans sa bataille contre les islamistes, des hommes rompus aux joutes politiques et électorales. La réussite électorale en 2014 du parti et de son leader a légitimé cette option. Puis, le parti s’est scindé entre plusieurs factions et partis concurrents (Nida, Machrou, indépendants, légitimistes). Une lutte sans merci s’est engagée entre les différents courants et partis issus de Nida Tounès pour intégrer en leur sein des personnalités Rcédistes, et pour s’attacher les services des milliardaires et financiers, abstraction faite de leur honorabilité, en tant que soutiens du parti. A partir de là, la corruption a commencé à gangréner le pays, et pire encore, et à être voyante. Le parti au pouvoir s’est appuyé sur des financiers corrompus, comme Jarraya, le premier qui vient de tomber. Jarraya a aidé Nida Tounès à Sfax aux dernières élections. Ces financiers roublards, parrains du marché parallèle et des trafics douaniers, ont des liens avec les médias, l’administration, les députés, les partis, et pas seulement avec le parti au pouvoir. Les enchevêtrements du réseau sont devenus tels, qu’un fait illicite ou un acte de corruption touchant une catégorie quelconque – partis, députés, financiers, fonctionnaires, médias,- finit aujourd’hui par éclabousser simultanément toutes les autres catégories. Le laxisme de l’Etat et la confusion générale depuis 2011 y sont aussi pour quelque chose.


Une hémorragie que le chef de gouvernement, fort de l’appui et de la complicité du président Essebsi, tentent aujourd’hui d’arrêter ou, du moins, de limiter ses effets. L’Etat s’est enfin résolu à livrer une guerre aux réseaux constitués par la corruption et dont certains touchent le parti majoritaire lui-même, duquel sont issus le président et le chef du gouvernement, comme aussi d’autres partis. La corruption menace maintenant sérieusement la sécurité de l’Etat, voire la survie de ce dernier. Chose ressentie comme inacceptable par le pouvoir.


Youssef Chahed met tellement la barre haut pour son parti Nida et pour son directeur exécutif, qui ne l'ont accepté qu'à contrecœur à la tête du gouvernement, que ce même parti ne semble plus pouvoir le déloger à sa guise de son poste de chef de gouvernement, du moins à l'approche des municipales. Celui-ci a la confiance du président, chef légitime du parti, et l’appui indéfectible de l’opinion. Un sondage paru ces jours-ci donne 97,3% d’opinions favorables au chef du gouvernement dans sa lutte contre la corruption. Ainsi, dans la conjoncture actuelle, la paire étatique Béji Caïd Essebsi-Youssef Chahed semble l’emporter sur la paire partisane et filiale Béji Caïd Essebsi-Hafedh Caïd Essebsi (qui, elle, l’a remporté dans une autre conjoncture sous Habib Essid), d’autant plus que le lien entre Essebsi fils et Chahed est détestable.


Ennahdha aussi, dont le leader a certainement été mis au courant de la nouvelle stratégie par le président, aura du mal dans l’euphorie collective autour de la lutte contre la corruption, à limiter l’action du chef de gouvernement sur ce plan, de crainte de la divulgation des dossiers islamistes. On aura du mal à remettre en cause l’action du chef du gouvernement sur le plan des principes : la lutte contre la corruption, qui est devenue insupportable pour les citoyens, pesante pour l’Etat, illogique sur le plan de la légalité, déstabilisante pour l’économie et menaçante pour la sécurité du pays. Le chef de gouvernement peut toujours poser la question aux autres parties après sa déclaration de guerre à la corruption : y a-t-il quelqu’un, un gouvernement ou un organisme qui a eu plus d’audace que moi en la matière ? Qui sait, peut-être que si l’Etat réussit son action de lutte contre la corruption, cela pourrait rejaillir sur Nida, du moins si ce dernier accepte, même à contrecœur, de se débarrasser des résidus inutiles qui l’ont discrédité. La levée d’immunité des députés nidéistes est en train d’être préparée. Mais, il n’est pas impossible qu’une autre guerre parallèle puisse être livrée dans les prochains jours entre les dirigeants de Nida et le chef de gouvernement, outre celle que vont livrer les complices des barons de la corruption contre le chef du gouvernement. Nida peut toujours compter aussi sur les sondages qui le confortent au sommet de l’échiquier pour résister ou défendre sa cause. Tout dépendra donc des résultats de la bataille contre la corruption. Chahed est condamné à être efficace et à présenter son « butin » au public et aux partis. La légitimité s’acquiert par l’action et par l’efficacité.


Il va sans dire que l’opinion reste l’atout clé du chef de gouvernement dans cette bataille. Elle demande des résultats, elle souhaite qu’il n’y ait pas de distinctions en la matière, entre les corrompus laïcs et les corrompus islamistes, entre les corrompus financiers et les corrompus politiques. Ne pas oublier que les révoltés des régions marginalisées en 2011 en voulaient à la corruption généralisée du régime de Ben Ali, qui était très voyante dans les régions pauvres, où on pouvait acheter n’importe quoi et n’importe qui pour cause de pauvreté. Aujourd’hui, toute la population est inquiète en raison des proportions alarmantes prises par la corruption, devenue un mode de gouvernement. Les manifestations répétées de ses craintes ont été ignorées jusque-là par les décideurs.


En fait, les choses ne sont pas si simples. Le chef du gouvernement et le président, tous deux issus de Nida Tounès, peuvent-ils prendre le risque de faire éclater leur parti autour duquel se sont construits le gouvernement d’union nationale et l’accord de Carthage, au risque de produire une instabilité ou une recomposition politique qui leur soit défavorable ? Ce choix qui peut paraître aventureux, peut être surmonté par une déclaration commune de principe ferme, complémentaire à l’accord de Carthage, de tous les partenaires en matière de lutte contre la corruption, pour montrer à l’opinion quels sont les partenaires qui  sont pour et quels sont ceux qui sont contre, et pour que tout le monde puisse en tirer les conséquences politiques.


Dans la lutte contre la corruption, le chef du gouvernement dispose de trois cartes politiques favorables : celle de sa propre vertu personnelle, celle de la valeur morale de la lutte contre la corruption, et celle de la réussite de la stratégie contre la corruption. Les deux premières cartes sont déjà assurées, la dernière carte sera la plus déterminante pour sauver le gouvernement d’union nationale et le gouvernement lui-même. C’est en tout cas, celle qui est la plus attendue par les Tunisiens qui souhaitent des avancées spectaculaires et effectives en la matière, voire une rupture nette par rapport au passé. En somme, une nouvelle « révolution de la dignité ».


Hatem M'rad

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