Venezuela. Le poids de la tradition autoritaire

 Venezuela. Le poids de la tradition autoritaire

Le président vénézuélien Nicolàs Maduro célèbrant les résultats de «l’Assemblée constituante»


On le sait, le pluralisme n’est ni la démocratie, ni la liberté, ni l’Etat de droit. Les exemples de pluralisme dirigé et de démocratie autoritaire sont connus, à commencer par la Tunisie de Ben Ali, de certains pays arabes, d’Afrique et d’Amérique Latine. On est généralement habitué au schéma du passage de l’autoritarisme à la démocratie à travers des transitions difficiles. On s’étonne de voir des systèmes pluralistes qui, après avoir expérimenté quelques pratiques démocratiques, retombent aussitôt dans l’autoritarisme le plus abject.


Il s’agit de transitions éternelles, qui n’en finissent pas, qui ne sont jamais parvenues au stade de la consolidation démocratique. Des problèmes économiques sérieux, le goût du pouvoir, le culte de la personnalité, la manipulation de la Constitution au profit d’un homme, la mainmise de l’armée sur le système politique provoquent le retour des vieux réflexes. En un mot, le poids de la tradition autoritaire est pesant, comme au Venezuela de Nicolàs Maduro ou en Turquie d’Erdogan.


Le Venezuela est un Etat fédéral à tendance présidentialiste et caudilliste, comme beaucoup de pays d’Amérique latine, en voie de développement ou émergents. Le président définit traditionnellement la politique du pays et l’exécute lui-même, en marginalisant la consultation ou les compromis avec les autres parties. Cette forme politique remonte en fait au XIXe siècle. Le pays a été marqué au début du XXe siècle par le régime militaire et les coups d’Etat. Il n’a pas cessé d’errer entre autoritarisme, militarisme et transition démocratique. Avec de multiples retours en arrière.


Le début du xxe siècle est marqué par le régime militaire du général Juan Vicente Gómez qui a gouverné pendant 27 ans. Ce régime est suivi de deux mandats de transition républicaine avec une forme de gouvernement plus démocratique, avec Rómulo Betancourt et l'élection de Rómulo Gallegos, le plus grand romancier et représentant de la littérature vénézuélienne. Cependant, celui-ci subit un coup d'État après neuf mois au pouvoir. Les militaires Carlos Delgado Chalbaud et Marcos Perez Jimenez gouvernent entre 1948-1958 avec des politiques progressistes et répressives. En 1958, un bouleversement civil et militaire relance la transition démocratique, et finit par établir un bipartisme jusqu'à l’élection du président Rafael Caldera en 1992.


Hugo Chavez, chef « du Mouvement Cinquième République » est élu président de 1999 à 2013. Il entame des réformes sous le slogan « Révolution bolivarienne », comprenant une démocratie participative et des nationalisations. Il a voulu modifier la Constitution et y a échoué en perdant la consultation, une de ses plus grandes défaites. Mais il a réussi à amender la Constitution par référendum en 2009. Il voulait rester au pouvoir jusqu’en 2021 pour entamer la transformation en profondeur du pays, mais il est mort en 2013. Les rapports entre le pouvoir et l’opposition sont en général conflictuels, quasi-irréconciliables. Le pays ne connait pas la pratique du compromis en matière de règlement des conflits entre majorité et opposition. Ce caractère conflictuel a donné lieu à une tentative de coup d’Etat en 2002 et à des manifestations de masse en 2010.


Après la mort de Chavez, l’œuvre est poursuivie par Nicolàs Maduro, un ancien chauffeur de bus, puis leader syndical. Celui-ci est aussi enclin à l’autoritarisme que son mentor. C’est ce qui fait que le Venezuela est souvent qualifié de dictature ou de régime autoritaire à parti unique, à vrai dire parti unique de fait. La liberté de presse est verrouillée. Le pays est souvent classé par Reporters sans frontières, entre la 110e et la 120e position sur 180 pays environ. Les atteintes aux libertés d’expression sont nombreuses et courantes.


Aujourd’hui, le pays vit une cohabitation chaotique et dangereuse entre deux majorités, deux légitimités : celle du Président Maduro, élu en 2013 avec 50,6% des voix, et celle du parlement, tel qu’il a été élu en 2015. En effet, de 2014 à 2017, à la suite d’une grave crise économique, provoquant des pénuries alimentaires, Nicolàs Maduro est confronté à des manifestations meurtrières et à une opposition réclamant sa démission. Les élections législatives de 2015 voient l’opposition au régime de Maduro emporter la majorité au parlement. La coalition « Table de l’Unité Démocratique » (MUD) de Jèsus Torrealba obtient 66,2% des sièges. Cette coalition de droite obtient 99 des 167 sièges contre 46 sièges pour le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV), une majorité proche des trois cinquièmes et met fin au règne de 16 ans des socialistes sur le parlement, depuis l’arrivée au pouvoir de Chavez en 1999. Victoire due en grande partie à l’exaspération des classes populaires face à la crise économique.


C’est le commencement d’une crise institutionnelle conduisant le pays à une violente et dramatique contestation populaire. Autrefois, le pays le plus riche de la région grâce à ses immenses réserves de pétrole ((le premier au monde en réserves pétrolières prouvées), le Venezuela est ruiné par l’effondrement des cours du brut, qui se traduit par une grave pénurie d’aliments et de médicaments. La colère gronde dans la rue. Des milliers de personnes manifestent dans la rue à Caracas et dans d’autres villes et réclament la démission de Maduro et la chute de la dictature.


Au Venezuela, on a l’habitude du bricolage institutionnel. Déjà après les élections législatives de 2015, organisées avec trois mois de retard sous la pression d’une grève de la faim illimitée entamée par les prisonniers politiques (75 personnes), le président sortant de l’Assemblée nationale, proche de Maduro, a tenté de créer une sorte de parlement parallèle, dans une salle voisine de l’hémicycle. C’est l’idée saugrenue du « parlement communal » devant s’opposer au « parlement bourgeois », celui qui a été pourtant bien élu. Le président Maduro a déclaré donner tout le pouvoir au parlement communal, censé être, d’après lui, l’instance législative du peuple.


Aujourd’hui, Maduro manœuvre encore une fois en convoquant une assemblée constituante prolongeant sa vie politique. L’opposition, qui manifeste contre Maduro dans la rue depuis quatre mois (113 morts), veut des élections anticipées et rejette la décision du chef de l’Etat de convoquer une assemblée constituante pour réviser la Constitution de 1999 dont l’élection a eu lieu le 30 juillet. Maduro tend de contourner le parlement et d’éviter l’élection présidentielle prévue pour fin 2018 dont il a très peu de chance de sortir vainqueur, surtout si l’on pense que 7 Vénézuéliens sur 10 souhaitent le départ de Maduro, 70% d’entre eux sont opposés à la Constituante et 80% rejettent sa gestion, d’après l’Institut de sondage Datanalisis. Outre que les principales centrales syndicales ont apporté leur soutien à la mobilisation contre l’élection de dimanche.


Le gouvernement assure que l’Assemblée constituante élue aura la capacité de dissoudre le parlement, sera un « super pouvoir », et redressera l’économie du pays. On a même prévu de sanctionner les abstentionnistes à ces élections d’une peine de 5 à 10 ans de prison. L’opposition considère que la Constituante n’aura aucune légitimité, et enfoncera le pays dans une crise encore plus profonde. Cette élection est une pour elle  une « fraude constitutionnelle ». En effet, c’est une curieuse élection d’une assemblée constituante. Elle est censée aider un président autoritaire à se maintenir au pouvoir contre une institution établie, un parlement élu ; elle est ensuite organisée sous le coup de menaces de répression contre les abstentionnistes et ceux qui vont la boycotter, tout en interdisant les rassemblements et les manifestations publiques le jour du vote. Le jour de l’élection, la violence a finalement eu lieu, la répression aussi. Pourtant, on n’organise pas une élection quand un pays brûle. Cela nous rappelle l’élection de Bachar en Syrie en guerre et ruine il y a quelques mois. D’ailleurs, les Etats Unis et plusieurs pays d’Amérique Latine ont décidé de ne pas reconnaitre cette élection et les Etats Unis ont rapatrié leurs diplomates.


A vrai dire, l’assemblée constituante proposée par Maduro est plutôt une assemblée déconstituante. Elle tend à défaire le pays de ses institutions légitimes et de renforcer la concentration du pouvoir entre les mains d’un homme. Il y a un climat malsain de dictature dans un pays dont le pluralisme démocratique n’a pas encore réussi à se consolider à travers le temps. Le choc des pouvoirs ne cesse de se reproduire au Venezuela depuis plusieurs décennies. D’une part, majorité et opposition ne parviennent toujours pas à collaborer ou à faire des compromis pour le bien du pays. D’autre part, la cohabitation entre deux majorités, présidentielle et parlementaire, depuis 2015, dans un pays qui n’arrive pas à intégrer les mœurs démocratiques au sein des institutions politiques, empêche le gouvernement du pays déjà secoué par de sérieuses difficultés économiques.


Le poids de la tradition autoritaire, militaire et présidentialiste reste encore en arrière-plan dans un pays potentiellement riche. Que d’occasions ratées.


Hatem M'rad

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