Bilel Jkitou :”Il faut préserver le mythe, être l’invaincu”

 Bilel Jkitou :”Il faut préserver le mythe, être l’invaincu”

Le boxeur a gagné sa ceinture de champion d’Afrique au Maroc


En janvier à Laâyoune, le boxeur franco-marocain originaire de Nanterre, s’est emparé du titre de champion d’Afrique dans la catégorie des poids moyens. A 25 ans, toujours invaincu chez les pros, il marche sur les traces de son grand frère Rachid, champion du monde mi-lourds.


Comment avez-vous débuté la boxe ?


Mon grand frère Rachid pratiquait déjà. Il nous a inculqués, à moi et à mon autre frère Rida, le goût pour cette discipline. Plus jeune, je préférais le football, et il me traînait à la boxe, limite de force. A 16 ans, j’ai arrêté le foot après des blessures et je me suis mis à fond dans la boxe. J’ai fait un premier combat amateur que j’ai remporté. Mais après cette victoire, mon frère m’a demandé d’arrêter. Il a eu peur pour moi. J’ai donc repris le ballon rond où j’ai joué à un bon niveau, en division d’honneur (DH) et même en National avec le Red Star FC. Puis, à 21 ans je me suis tourné à nouveau vers la boxe sous la coupe d’Eric Tormos, entraîneur du RSOA [Red Star olympique audonien boxe]. J’ai fait six combats amateurs, puis je suis passé professionnel.


 


Qu’est-ce qui vous avait poussé à reprendre la boxe si tard ?


Je m’étais rendu au Maroc pour voir mon frère Rachid qui a ouvert une salle là-bas. Je m’y entraînais et ça m’a donné envie de reprendre. J’avais déjà 21 ans, mais dans ce sport, quand on a les bases, on peut s’y remettre assez tard.


 


Même si vous êtes issu d’une famille de sportifs, ça a dû être compliqué pour votre maman de vous voir ­repartir sur les rings ?


Nous sommes trois frères, que des boxeurs, même si Rida a arrêté et désormais nous entraîne. Ma mère, qui a 54 ans, continue elle de courir. Bien sûr, ça été très compliqué pour elle car je suis le petit dernier, et elle ne voulait pas que je boxe. Quand elle assistait à mes combats, elle fermait les yeux. Mais comme je n’ai pas vécu de défaite et que je n’ai jamais pris de mauvais coup, elle est rassurée.


 


Le quotidien d’un boxeur doit demander investissements et sacrifices ?


Ça va sans dire. Quand je suis passé professionnel, je travaillais encore, mais avec les entraînements on ne peut pas avoir un emploi à temps plein en parallèle. Il faut se rendre à la salle deux fois par jour, deux heures le matin et deux heures l’après-midi. Le matin, je fais du training, de la course à pied, de la musculation. L’après midi, j’améliore ma technique, je fais du travail sur le sac, je mets les gants avec des sparring-partners. Je n’ai qu’un jour de repos par semaine et je dois veiller à mon alimentation. Si je mange un burger ou autre chose de gras, je le paye le lendemain à la séance d’entraînement. Je dois bien m’alimenter, bien m’hydrater afin de bien respecter mon poids. Ce n’est pas simple de se priver, alors après chaque combat, je me fais un peu plaisir.



Peut-on vivre de la boxe en France ?


C’est assez compliqué. Nous n’avons que le nom du statut professionnel, il n’y a aucun salaire fixe, on vit uniquement de nos combats. Si on se blesse on ne touche rien. Je travaille donc au club de Nanterre où je donne des cours aux adultes et aux enfants trois jours par semaine, ce qui me rapporte 550 euros par mois. Dans ce sport il faut être malin, réussir à sortir du lot, faire attention à sa communication afin de décrocher des sponsors. J’essaye d’amener de l’originalité sur mes vidéos ou lors de mes entrées en combat, car il faut réussir à drainer un public. Hassan N’Dam, le boxeur franco-camerounais, a réussi son buzz en dansant lors de son entrée avant chaque combat. Les gens ne venaient presque que pour ça. Il est devenu une marque et il gagne sa vie comme ça.


 


Vous venez d’être sacré champion d’Afrique ABU, au Maroc, chez vous, un moment riche en émotions ?


Ce fut incroyable. Déjà le combat s’est tenu à Laâyoune, au Sahara, dans un contexte politique très particulier. En arrivant là-bas, il y avait d’abord mon affiche en gros dans le Palais des congrès. Et elle était partout dans la ville. J’aime la France, je suis Français, mais boxer dans mon pays d’origine, ça été un vrai plaisir. Il y avait une telle ferveur. Après le combat, tout le monde me demandait une photo, même les policiers ! C’était le premier gros combat de ma carrière, et mon premier en douze rounds. Avant, je ne faisais que des six rounds, mais au vu de l’opportunité de ce championnat d’Afrique, je n’ai pas hésité. Je boxais Rasheed Abolaji, un Nigérian très solide qui a l’habitude des douze rounds. Les deux premiers ont été très durs, car il a été agressif. Puis j’ai mis ma stratégie en place, frapper au corps pour épuiser l’adversaire. A l’appel du septième round il n’est pas revenu.


 


Ce titre de champion d’Afrique vous ouvre-t-il des portes ?


Oui, ce titre équivaut à un titre de champion d’Europe. Comme il est dans la catégorie African Boxing Union (ABU), il est lié à la ceinture World Boxing Council (WBC), la fédération la plus reconnue mondialement parmi les quatre grandes fédérations. Cette ceinture me permet de rentrer dans les classements WBC, c’est un super tremplin. Si j’avais été champion d’Europe, je n’aurais pas intégré le classement WBC dans la mesure où l’European Boxing Union (EBU) n’y est pas reliée.


 


Vous allez combattre le 7 avril dans le cadre du prestigieux gala “La Conquête”, à la Seine musicale de Boulogne-Billancourt. Quels sont vos objectifs ?


C’est un combat de gala mais qui compte néanmoins. Comme au tennis, en boxe on gagne des points à chaque rencontre. Nous sommes dans une boxe de statistiques, il ne faut pas subir de défaites afin de gagner des points et aussi de préserver le mythe. A l’époque de Tyson ou de Mohamed Ali, on pouvait se permettre de perdre. Aujourd’hui, il faut être l’invaincu, le gars imbattable pour avoir sa chance sur le plan mondial. Mais, avant d’en arriver là, je pense défendre une ou deux fois ma ceinture africaine au Maroc et ensuite passer à la WBC pour décrocher un titre intercontinental. 


MAGAZINE MARS 2018

Jonathan Ardines