Tunisie.Tunisie. Hamza Meddeb : « La montée de la radicalisation n’est pas liée à la démocratisation »

Hamza Meddeb est chercheur à l'Institut Universitaire Européen de Florence. Au moment où la Tunisie fait de nouveau la Une, parfois de façon grossière, en tant que "vivier du terrorisme mondial", il nous semble opportun de donner la parole à ce spécialiste du Maghreb pour faire le point sur les causes profondes, historiques et sociologiques, de cette « exception » tunisienne.

Hamza Meddeb a été chercheur au Carnegie Middle East Center, et chercheur postdoc à l'institut Universitaire Européen de Florence entre 2013 et 2015. Sa thèse soutenue à Sciences Po Paris en 2012 et intitulée "Courir ou mourir. Course à el khobza et domination au quotidien dans la Tunisie de Ben Ali" a porté sur l'économie politique de la domination et les relations Etat-société dans la Tunisie de Ben Ali. Il vient de publier avec Irene Bono, Béatrice Hibou et Mohamed Tozy un livre  intitulé L'Etat d'injustice au Maghreb. Maroc et Tunisie, Market for Jihad. Radicalization in Tunisia (Carnegie paper, 2015) avec Georges Fahmi et de L'ambivalence de la course à el khboza. Obéir et se révolter en Tunisie (Politique Africaine, 121/2011).

Le Courrier de l’Atlas : Après Nice, et alors que la Tunisie est une nouvelle fois présentée par certains médias occidentaux comme "vivier du terrorisme mondial" (cf article du Figaro) suite à l'attentat de Berlin, les écoles de pensée en la matière (Olivier Roy, François Burgat, Gilles Kepel, etc.) s'affrontent à nouveau par plateaux interposés. Quelle est la grille de lecture qui vous semble la plus adéquate pour comprendre l'énigme de ce paradoxe tunisien, pays rescapé des révolutions arabes, mais factuellement pourvoyeur numéro 1 de candidats au départ au Djihad ?

Il faudrait noter tout d’abord que la radicalisation d’aussi bien Anis Amri, auteur de l’attentat de Berlin comme celle de Mohamed Lahouij, auteur de l’attentat de Nice en Juillet dernier, a eu lieu sur le sol européen. Il est important d’insister là-dessus pour dire que la radicalisation violente est un phénomène complexe globalisé ou les frontières n’ont plus sens. Notons ensuite qu’en matière de chiffres, la Belgique est le premier exportateur de jihadistes par habitant. La droite française participe à promouvoir une version tronquée et biaisée de la réalité comme de nombreux commentateurs Tunisiens et étrangers, du reste, qui ont tendance à associer montée de la radicalisation et démocratisation en Tunisie. Pour comprendre ce « paradoxe » il faut revenir à la décennie 2000-2010 qui a été marquée par une mobilisation importante de la jeunesse tunisienne dans une logique d’affrontement sévère avec le régime de Ben Ali. Rappelons les gros moments de politisation de la jeunesse tunisienne en cette décennie : intifada palestinienne en 2002, invasion de l’Irak en 2003, Confrontation entre Israël et Hezbollah en 2006 et l’affrontement entre Israël et le Hamas en  2008. Ces gros moments se sont joués sur fond de crise sociale aigue : hausse du chômage frappant de plein fouet les diplômés de l’université entrainant les premières actions du mouvement des diplômés chômeurs en 2005, révolte du bassin minier en 2008, Ben Guerdane en 2010 et raidissement du régime de Ben Ali qui a élargi la répression au delà des cercles opposants pour réprimer toutes voix contestataire ou critique. Le djihadisme a profité de la crise aigue pour s’étendre au sein de ces enfants de la dictature, de la massification scolaire, des diplômes au rabais, du tout répressif dans une société gangrenée par la corruption. Dès 2004, les départs pour rejoindre le jihad irakien se sont succédés. La répression n’a fait que garnir les rangs des radicalisés et transformer les prisons en véritables incubateurs pour djihadistes. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les détenus condamnés en vertu de la loi de décembre 2003 libéré après la révolution de 2011 ont rejoint pour la plupart le jihad syrien, libyen ou malien.

La radicalisation violente en Tunisie présente une dimension générationnelle prégnante : selon les chiffres du centre tunisien de recherches et d’études sur le terrorisme, 80% des détenus dans le cadre des affaires de terrorisme appartiennent à la catégorie 18-34 ans. L'engagement violent participe autant à légitimer ce rejet d'une société corrompue et injuste qu'à sacraliser la victimisation d'individus à qui on n'a laissé aucune opportunité pour s'en sortir. Le djihadisme constitue dès lors un discours de rupture particulièrement prégnant chez beaucoup de catégories (petits délinquants, étudiants, chômeurs, etc.) et dans certains territoires en premier lieu desquels figurent les quartiers populaires ou les régions de l'intérieur.

La jeunesse tunisienne vit une double crise : une crise d’avenir et une crise de sens. Selon l’étude de la Banque mondiale sur l’insertion des jeunes en 2015, 33% des jeunes Tunisiens sont NEET (not in education, nor in employment, nor in training). C’est un des taux les plus élevé de la région MENA. Le processus démocratique n’a rien changé de ce point de vue étant donné que la situation économique a empiré davantage. L’espoir collectif d’un changement, de révolution a disparu et a laissé la place au marasme économique et au désenchantement. Il n’ y a pas de projet mobilisateur et aucune institution politique ou religieuse n’est capable d’encadrer les jeunes. En tant que compréhension de l’islam qui s’appuie sur la centralité du combat, le djihadisme constitue une offre de sens redoutable pour une génération qui se sent acculée au combat pour les raisons que j’ai expliqué précédemment. Si en Egypte, la radicalisation est davantage organisationnelle dans le sens où elle concerne des mouvements ou organisations (jeunes des frères musulmans égyptiens) qui, en partie du moins, ont basculé dans l'action violente suite à leur exclusion du champ politique. En Tunisie en revanche, l'extrémisme violent est davantage lié à des itinéraires individuels, des bifurcations, des rencontres et des basculements qui le rende difficilement saisissable. A la lecture générationnelle que propose Olivier Roy et à laquelle j’adhère, j’ajouterai que les interventions internationales en Libye, au Mali ou en Syrie, l’intervention russe en Syrie, participent à alimenter le réservoir de terroristes dans lequel puise l’OEI. Si la cause palestinienne ne mobilise plus comme il y a 15 ans, le Califat constitue un récit mobilisateur. Un mythe qu’il faut défendre à défaut de pouvoir étendre.

LCDA : Quel rôle joue ce que d’aucuns appellent « le vide théologique et religieux » dans ce contexte tunisien ?

Le jihadisme s'est affirmé en Tunisie dans les années 2000 dans un contexte de discrédit total des acteurs du champ religieux sous Ben Ali. La chute du régime a crée un vide qui a été exploité par la mouvance jihadiste à travers les activités de prosélytisme, l'organisation des tentes de prédication, le contrôle de centaines de mosquées, et la désignation des imams. Si les pouvoirs publics ont progressivement repris le contrôle des mosquées à la suite de l'interdiction du groupe Ansar al Sharia en Août 2013 et l'enlisement d'une partie de la mouvance jihadiste dans l'action violente, ils n'ont pas réussi pour autant à résoudre le problème de manque de légitimité des acteurs religieux suscitant périodiquement des épisodes de tension notamment à l'occasion de la nomination ou de l'éviction des imams. De fait, le jihadisme se développe en Tunisie dans un contexte marqué par un champ religieux dont les règles de fonctionnement ne sont pas clairement établies (nomination et destitution des imams, limites du contrôle des mosquées par l'Etat, acceptation ou exclusion d'un certain nombre d'acteurs comme les salafistes quiétistes, Hizb Ettahrir, etc). Par ailleurs, le champ religieux tunisien souffre clairement de l'absence d'imams et de prédicateurs capables de produire un discours susceptible de contrer la propagande jihadiste. Paradoxalement, ce vide est aussi partagé par la sphère jihadiste tunisienne qui ne dispose pas non plus de figures locales influentes. Incarnant pendant des décennies une figure de référence au sein de cette mouvance, Al Khatib al Idrissi, s'est retrouvé marginalisé dans l'ère post-Ben Ali suite à son refus d'entériner la création du mouvement Ansar al Sharia (organisation sensée réunir les salafistes jihadistes) et la distance critique qu'il avait prise par rapport aux leaders de celle-ci. Ce vide a ouvert le champ aux prêcheurs radicaux et à la propagande électronique qu’aucune institution n’est en mesure de contrer.

LCDA : Ce malaise vis-à-vis du cas tunisien, martelé ad nauseam sur les plateaux, est-il en lien conjoncturel avec le débat de société sur le retour des djihadistes en Europe ?

Il est clair que la question  du retour des djihadistes en Europe préoccupe les chancelleries européennes. L’axe Iran-Russie-Turquie est en train de s’imposer en Syrie ; l’étau est en train de se resserrer sur l’OEI qui subit les attaques visant la reprise de Mosul. L’OEI va chercher à riposter et à exporter sa terreur. Beaucoup de djihadistes sont également tentés de revenir en Europe comme en Tunisie d’ailleurs. Les risques d’attentats en Europe comme en Tunisie sont importants. Toutefois, Européens et Tunisiens donnent l’impression de se lancer la patate chaude. Outre la coopération sécuritaire qui demeure importante, il faudrait réfléchir à préparer le cadre pour le retour des jihadistes qui ont choisi de passer via les canaux consulaires ou qui ont été ou seront extradés par les autorités turques, soudanaises ou autres: poursuites judiciaires pour ceux qui ont commis des exactions et dispositif de suivi pour les autres. Il faudrait aussi donner la parole à ces jihadistes, du moins ceux qui le souhaitent pour comprendre leur motivation et leur expérience. Il est important d’élaborer une approche qui prend en compte la complexité de ce phénomène.

LCDA : La conférence internationale de l'investissement ne semble pas avoir changé cette perception de plus en plus prégnante d'une Tunisie associée au terrorisme. Renverser la vapeur est-il possible à moyen terme ?

Il est important que ceux qui gouvernent donnent un signal fort à la population en premier lieu et aux partenaires de la Tunisie qu’ils sont en train de se saisir des vrais problème du pays, qu’ils sont décidés à mettre en place des réformes, à se saisir de la question sociale et des problèmes de la jeunesse. Or, pour le moment ceci manque cruellement. La conférence internationale a été un signe de soutien fort de la part de la communauté internationale qui met les nouvelles élites au pouvoir devant leur responsabilité. Il est toujours temps pour renverser la vapeur mais pour cela, encore faut-il inscrire la démocratie tunisienne dans un horizon de moyen et long terme pour couper court aux espoirs de restauration, à la gestion inefficace du status quo et mener les réformes dans un cadre inclusif. Cet horizon manque cruellement malheureusement. 

LCDA : Les auditions publiques des victimes du despotisme peuvent-elles à cet égard avoir un rôle d'apaisement ?

Ces auditions publiques ont permis à des millions de Tunisiens de comprendre de quoi les régimes de Bourguiba et Ben Ali ont été faits ; de quoi l’exercice du pouvoir sous la dictature a été fait. Ils sont une sorte de miroir tendu à la société en vue de reconstruire cette mémoire fragmentée de l’autoritarisme car tout le monde n’a pas vécu les années Ben Ali et Bourguiba de la même manière. La parole des victimes leur offre une forme de réhabilitation mais elle permet surtout de faire émerger une compréhension commune et partagée de la dictature, de ses atrocités, de sa bassesse et malheureusement de sa banalité. C’est un exercice indispensable pour construire la démocratie qui ne peut être construite sur les mensonges ou l’histoire falsifiée.

Propos recueillis par Seif Soudani

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