Envoyé spécial.Vienne, l'extrême droite à la manoeuvre

Crédits photos : Alex Halada/AFP-Nejma Brahim

En Autriche depuis les législatives d'octobre, les idées de l'extrême droite semblent désormais légitimées, déroulant le tapis rouge à toutes sortes de discriminations. Reportage à Vienne, au coeur d'une capitale en ébullition, meurtrie par le fascisme.

Dans la foule, les pancartes invitent à la tolérance. D’autres slogans sont plus directifs : “Ne laisse pas les nazis gouverner !” A Vienne, samedi 13 janvier, la manifestation contre le racisme a réuni près de 50 000 personnes. Des Autrichiens, immigrés, réfugiés et militants associatifs qui se sont donné rendez-vous devant la Gare de l’Ouest, bonnet vissé sur la tête, pour braver la froideur d’un pays désormais sous la coupe glaçante de l’extrême-droite. “Pour la même manif, nous étions six fois plus en 2000… C’est assez calme cette fois”, s’inquiète ­Michael, 52 ans. L’Autrichien, artiste et photographe, est un citoyen engagé. Il trouve très préoccupant le résultat des élections législatives du 15 octobre dernier, qui ont placé le chrétien conservateur Sebastian Kurz (ÖVP) en tête du scrutin. Et pour cause, à peine élu, le jeune chancelier de 31 ans a vite tendu la main à Heinz-Christian Strache, patron de l’extrême-droite (FPÖ), pour former une coalition. “Les gens ne réalisent pas ce qui se joue, comme s’ils trouvaient ça normal”, s’insurge le militant.

“Un programme basé sur la haine de l’autre”

De l’autre côté de la ville, Omid, réceptionniste de 26 ans, est songeur. Pour ce réfugié afghan, la pilule ne passe pas : “Ils ont été élus avec un programme basé sur la haine de l’autre.” Ici, il affirme vivre le racisme au quotidien. “Dans le métro, les Autrichiens ne s’assoient pas à côté de moi. Et il arrive qu’on refuse même de me parler”, confie-t-il. Malgré son apparence soignée et sa politesse naturelle, le fêtard se voit aussi refuser l’entrée en boîte. Le constat est sans appel : “Ce n’était pas comme ça avant, ça s’est aggravé. Ces élections montrent que 60 % des Autrichiens sont racistes” (1). Cela fait deux ans qu’Omid travaille à l’hôtel MagDas. Un lieu spécial, “comme une grande famille”, se targue sa directrice, Martina Healy. Sa particularité ? Embaucher des réfugiés quand l’heure est à la discrimination. “Ceux qui travaillent ici disent avoir eu du mal à trouver un job ou un logement”, détaille-t-elle. Pourtant, le besoin en main-d’œuvre qualifiée est réel et les réfugiés ont des talents. “C’est gagnant-gagnant !” Le concept permet ainsi d’imposer la diversité. “Certains sont surpris en nous voyant”, s’amuse Jamal, 20 ans, réfugié somalien qui tient le bar de l’hôtel. Quand on évoque le racisme, ses doigts jouent nerveusement sur le comptoir : “Un ami a été contrôlé dans la rue et emmené au poste juste parce qu’il était noir !” Une dérive confirmée par Martina Healy. “Nos employés sont souvent contrôlés et traités comme des criminels parce qu’ils sont typés”, se désole la directrice du MagDas.

Les mosquées régulièrement vandalisées

En cause, notamment, l’atmosphère de peur entretenue par l’extrême droite et les médias conservateurs. “Une partie des électeurs est bien raciste, mais une autre est manipulée en jouant avec sa frustration et dans un système injuste qui a rejeté la faute sur l’étranger”, décrypte la patronne philantrope. En 2016, 1 107 incidents racistes ont été enregistrés en Autriche, c’est + 19,4 % par rapport à 2015, selon le rapport de l’association Zara (2). Et la communauté musulmane est particulièrement visée. Sur 61 graffitis racistes relevés, 33 % étaient islamophobes (+ 13 % par rapport à 2015). Les mosquées du pays sont régulièrement vandalisées. “Ils ont déclaré la guerre à l’Islam”, assure Abdelkader, la soixantaine. Dans le local de l’association des immigrés tunisiens, l’Algéro-Autrichien est entouré de ses amis maghrébins. Certains sont régularisés, d’autres sans-papiers. Ils se retrouvent autour d’un thé à la menthe et d’une partie de domino. “Dans les institutions, l’islamophobie est silencieuse”, ajoute Mourad. “On cherche à nous provoquer”, témoigne Mohamed, le plus jeune du groupe. L’Algérien doit suivre des cours d’allemand s’il veut s’inscrire à l’université. L’air désabusé, il raconte. Son prof s’offre des ­parenthèses déplacées en classe : “A chaque séance, il parle d’Islam. Il pointe du doigt mes camarades iraniens en ­évoquant les gays décapités dans leur pays.” Comme pour les formater, l’enseignant attend d’eux qu’ils critiquent leur propre religion. “Et il nous enjoint à ne rien répéter à l’extérieur”, poursuit, frustré, l’étudiant. Son manque de maîtrise de la langue l’empêche de se défendre.

Pour Michael, il y a un “‘nouvel antisémitisme’, cette fois à l’encontre des musulmans”. Une double peine pour les Turcs, lesquels représentent la communauté la plus importante d’immigrés. Sezai est conducteur de VTC, il est originaire d’Istanbul et vit en Autriche depuis vingt ans. “Une fois, un client m’a reproché de ne pas rouler assez vite. Il m’a traité ‘d’étranger de merde’…”, raconte-t-il. Pourtant, depuis 2015, le bureau des droits de l’homme de la municipalité de Vienne œuvre en réponse au fléau qui prend des proportions grandissantes.

“Aucune sanction n’est appliquée”

Shams Asadi, une ressortissante iranienne, est aux ­manettes. “Il y a une loi pour punir ces agissements, mais aucune sanction n’est appliquée, lance la directrice. Avec l’extrême droite au pouvoir, ça ne risque pas de changer.” Selon elle, les choses doivent être modifiées en profondeur : “Nous devons commencer par sensibiliser les enfants”, analyse-t-elle. “Si nous fermons les yeux sur la bana­lisation des idées d’extrême droite, la société se divi­sera encore davantage, complète Michael. J’ai failli quitter mon pays, refusant de voir mon fils grandir dans ce contexte… Mais, je résiste”, conclut le photographe. 

(1) ÖVP et FPÖ obtiennent la majorité avec 57,5 % des voix. 

(2) Zivilcourage und Anti-Rassismus-Arbeit est une association qui milite contre le racisme depuis 1999.

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