L’album d’Ali Amran qui rend hommage à Cheikh El Hasnaoui

 L’album d’Ali Amran qui rend hommage à Cheikh El Hasnaoui

Ali Amran sera en concert à Paris le 18 et le 19 novembre 2023 prochain au Cabaret Sauvage. Photo : DR

A 54 ans, Ali Amran, chanteur d’expression kabyle, ne cesse d’innover. Pour son 6e album sorti le 10 novembre, il a décidé de rendre hommage à Cheikh El Hasnaoui, considéré par beaucoup comme le père de la chanson kabyle. 

Ali Amran sera en concert à Paris le 18 et le 19 novembre prochain au Cabaret Sauvage. Nous l’avons rencontré.

LCDL : Pourquoi cet album ?

Ali Amran : Quand tu t’intéresses à la musique kabyle, à un moment, tu es obligé de croiser la route de Cheikh El Hasnaoui. Lui consacrer un album c’est d’abord lui rendre hommage. Puissent les 12 titres de cet album, version folk-rock-pop, lui être agréables s’il les entend de là où il se repose pour l’éternité.

 

Que racontent les chansons de Cheikh El Hasnaoui ?

Déjà, l’amour. La légende raconte que Cheikh Hasnaoui a quitté l’Algérie pour Paris en 1937 par dépit amoureux. Follement épris de Fadhma, omniprésente dans ses chansons, il se serait vu refuser sa main parce qu’il était pauvre et sans situation stable.

Écœuré, il prend le large et, à l’instar de pas mal de ses collègues, entame sa carrière artistique dans les cafés maghrébins, transformés chaque samedi soir et dimanche matin en salles de spectacles.

Des chansons aussi révélatrices de l’époque, de l’état d’esprit de l’immigration d’alors : Ayemma, Yemma (mère, donne-moi ta bénédiction), Ijah Errayis (la vie dissolue) et Ayatwakal Aberkane (vibrant hommage à la terre natale).

Cheikh Hasnaoui était également en avance en ce qui concerne la place de la femme dans la société algérienne. Dans « Ma tebɣiḍ anruḥ », le poète parle du mariage arrangé en cours à l’époque. Dans cette chanson, il évoque un mariage entre deux personnes qui s’aiment d’amour. Il chante :

« Ma teǧǧiḍ imawlan-im (si tu laisses tes parents pour moi)

Nekk yid-m ddiɣ (avec toi, je serai partant)

Ad amiliɣ a taḥnint d axdim (je serai ton serviteur ô ! ma douce)

Ma d leɛmeṛ-iw ciṭuḥ (mon âme entière pour toi serait peu) ».

Ses chansons revenaient aussi sur la difficulté de l’exil et racontaient la misère. Je pense notamment à un de ses plus célèbres titres : Maison Blanche du nom de l’aéroport d’Alger. Dans Maison Blanche, Cheikh El Hasnaoui décrit avec tristesse et amertume l’état des villages vidés de leurs hommes, et la souffrance des femmes restées seules. Il exprime aussi dans cette chanson culte la peine qu’il éprouve en constatant que ses conseils ont été vains, qu’il n’a pas pu empêcher l’exil des villageois.

Que reste-t-il aujourd’hui de Cheikh Hasnaoui ? 

Les chansons de Cheikh El Hasnaoui sont encore largement écoutées aujourd’hui, près d’un siècle après leur création pour les plus anciennes. En kabyle ou en arabe populaire algérien, elles sont souvent reprises dans les fêtes et autres soirées musicales.

Mieux encore, nombre d’entre elles sont réenregistrées dans des versions plus ou moins fidèles par des musiciens et chanteurs de tous horizons, parmi lesquels les plus illustres, à l’instar de Matoub Lounès et Kamal Messaoudi.

Enregistrées et diffusées à partir de 1946 en France, elles représentent les plus anciennes chansons encore vivantes dans le répertoire kabyle. Ce qui fait de Cheikh El Hasnaoui le pionnier et précurseur d’un courant musical qui a posé les bases de la chanson kabyle telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Cheikh el Hasnaoui a été aussi avant-gardiste sur le plan musical. Il a ramené des mélodies nouvelles et a intégré des instruments nouveaux tels que les instruments à cordes et le piano. Il est un parfait exemple d’une première rencontre du traditionnel et du moderne.

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.