CAN 2025 : Maroc-Algérie, la peur partagée de l’humiliation en cas de défaite

 CAN 2025 : Maroc-Algérie, la peur partagée de l’humiliation en cas de défaite

Crédits photos : G : Paul ELLIS / AFP – D : SEBASTIEN BOZON / AFP

Alors que la CAN entre dans sa phase décisive, une affiche hante déjà les esprits avant même d’exister : un Maroc–Algérie en demi-finale. Sur le papier, ce serait un sommet continental. Dans les têtes, une angoisse partagée.

 

Les quarts de finale s’ouvrent ce vendredi 9 janvier avec Sénégal–Mali (17h) à Tanger et Maroc–Cameroun (20h) à Rabat. Demain, samedi, l’Algérie affrontera le Nigeria à Marrakech (17h), avant Côte d’Ivoire–Égypte (20h) à Agadir. À ce stade de la compétition, toutes les projections sont permises. Mais une seule provoque un silence gêné : Maroc–Algérie.

À Rabat, dans un café de l’Agdal, Yassine, 34 ans, ne tourne pas autour du pot : « À la CAN, tu peux perdre contre n’importe qui. Sauf contre l’Algérie. Là, ce n’est plus une défaite, c’est une humiliation publique. »

Ce que redoutent les supporters marocains n’est pas le score, mais l’après : des images figées, des débats sans fin, un rapport de force symbolique impossible à effacer.

À Fès, Abdelkrim, 62 ans, ancien fonctionnaire, le dit calmement : « Perdre contre l’Algérie, ce serait ressorti à chaque discussion, à chaque CAN. Tu ne passes jamais à autre chose. »

À Casablanca, Imane, 22 ans, étudiante, pense déjà aux réseaux sociaux : « Ce seraient des montages, des tweets, des vidéos pendant des années. Même si tu gagnes plus tard, ça reste. »

À Meknès, Hamza, 41 ans, chauffeur de taxi, résume : « Le problème, ce n’est pas de perdre. C’est de perdre contre eux. Devant eux. »

À Rabat, où l’Algérie a disputé tous ses matchs avant ce quart de finale, les supporters algériens décrivent la même peur, inversée.

Karim, 28 ans, arrivé d’Alger la veille du huitième de finale des Fennecs contre le Congo, observe les rues décorées : « Un Maroc–Algérie ici… si on perd, ce sera une humiliation totale. Parce que ce sera chez eux. »

Lors du quart de finale Algérie–Congo, il était possible d’apercevoir dans le stade des supporters marocains qui encourageaient ouvertement le Congo face aux Algériens. Certains arboraient même des drapeaux congolais, une scène que l’on n’avait pas vue lors des phases de poules. Comme si, à mesure que l’hypothèse d’un Maroc–Algérie se précisait, certains choisissaient leur camp, transformant subtilement le tournoi en prélude à ce choc symbolique tant redouté.

Dans un café de la médina, Samir, 35 ans, drapeau algérien sur les épaules, précise :
« Contre le Nigeria ou l’Égypte, tu dis “c’est le football”. Contre le Maroc, tu perds quelque chose de symbolique. »

Nabila, 47 ans, venue en famille, acquiesce : « Ce serait vécu comme une défaite collective. Pas seulement sportive. »

En France, le même scénario est perçu autrement. À Paris, Marseille ou Lyon, où Marocains et Algériens ont grandi ensemble, l’hypothèse d’un Maroc–Algérie suscite davantage d’excitation que de crainte.

À Saint-Denis, Mehdi, 26 ans, franco-marocain, sourit : « Ici, ça chambre. Tu perds, tu te fais vanner une semaine et ça passe. »

Toujours dans le 93, à Montreuil, Samia, 29 ans, franco-algérienne, confirme : « On a regardé les matchs ensemble toute notre vie. C’est un derby, pas une humiliation nationale. »

Cette distance émotionnelle dit beaucoup. En France, la rivalité est désamorcée par le quotidien partagé. Au Maroc et en Algérie, elle reste enfermée dans les frontières, nourrie par l’histoire, les non-dits et la fierté.

Les tensions politiques entre les deux pays forment l’arrière-plan, mais elles n’expliquent pas tout. Ce qui pèse vraiment, c’est la proximité : deux voisins, deux peuples qui se ressemblent trop pour accepter de perdre l’un contre l’autre.

Un Maroc–Algérie à la CAN ne serait pas un simple match. Ce serait un verdict public. Et c’est précisément pour cela que beaucoup, des deux côtés, espèrent en silence qu’il n’aura jamais lieu.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.