Portrait. Imane Filali, l’académicienne de la darija

 Portrait. Imane Filali, l’académicienne de la darija

Imane Filali, fondatrice de la Darij’Academy, lors d’un événement dédié à la langue et à l’éloquence en darija. Photo : DR

Née à Casablanca, installée en région parisienne, Imane Filali a fondé la Darij’Academy pour enseigner le dialecte marocain à ceux qui en ont été séparés — diaspora, conjoints ou simples amoureux du pays.

 

En juin dernier, vêtue d’un caftan, elle devenait la lauréate du Darija Day, le premier concours d’éloquence en darija organisé en région parisienne. L’occasion pour cette Casablancaise, installée en France depuis 2016, de mettre en lumière toute la beauté du zajal, une forme de poésie populaire qui se déclame.

Métaphores, rimes, images : elle ne lésine sur aucune figure de style pour démontrer l’élégance dont la darija est capable, et son aptitude à porter des récits riches, bien loin du cliché qui en ferait une vulgaire langue de la rue. C’est forte de cette conviction qu’Imane Filali est montée sur scène.

 

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Du stage à l’installation durable

Arrivée pour un stage de six mois dans une start-up, elle a fini par rester et fonder un foyer. C’est en voulant initier son époux à sa langue natale qu’Imane Filali s’est intéressée à l’apprentissage du dialecte marocain. Elle n’a rien trouvé de convaincant. Alors cette « fille de profs » a mis au point sa propre méthode et, dans la foulée, fondé la Darij’Academy en octobre 2024.

Sa particularité ? « Je ne propose pas des cours, mais un accompagnement quotidien », précise la trentenaire. La formation consiste en un rendez-vous hebdomadaire structuré autour de quatre piliers : prononciation, grammaire, conjugaison, expressions locales. Et, pour permettre à ses élèves de progresser chaque jour, elle met en place un espace d’échange numérique organisé en « salons thématiques ».

Chaque matin, elle envoie des audios incluant défis, quiz et exercices. « Je reçois ensuite les réponses, je corrige et je les félicite pour les progrès accomplis. » Au-delà des sessions, elle tisse des liens avec certains de ses élèves, avec qui il lui arrive de prendre un café.

 

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Une langue vivante, entre écrans et traditions

La darija jebli n’ayant rien à voir avec celle de l’Haouz ou du nord, Imane n’enseigne pas une langue uniforme.

« Dès le premier contact, je demande aux apprenants quelle région les intéresse pour pouvoir adapter le contenu que je propose », explique celle qui a la chance de manier plusieurs variantes de la darija. « Je suis née à Casablanca, avec des parents originaires de Fès, mais j’ai de la famille à Marrakech et à Agadir — ce qui me permet de jongler entre les différents vocabulaires. »

Pour concevoir ses modules, Imane Filali effectue un véritable travail de recherche en puisant dans la culture populaire. Elle décortique des séries comme Bnat Lalla Mennana pour enseigner l’accent du nord, ou traduit des chants de mariage comme le célèbre Hbibi lli jah.

Elle fait aussi découvrir des coutumes peu connues. Par exemple, la fête organisée pour une petite fille lorsqu’on lui perce les oreilles. Les paroles d’une berceuse ou un rituel festif révèlent mieux ce qu’est l’âme marocaine.

 

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Diaspora, couples mixtes et passionnés du Maroc

Aujourd’hui, la Darij’Academy — qui occupe cette ancienne business developer et product manager à plein temps — peut s’enorgueillir d’avoir initié près de 400 élèves.

Impossible d’établir leur profil. Ils ont de 15 à 67 ans et sont majoritairement des femmes (70 %). 99 % d’entre eux ne sont pas arabophones au départ. Parmi eux, beaucoup d’enfants de la diaspora — nés en France, en Belgique ou au Canada — qui comprennent la langue mais n’osent pas la parler, paralysés par la peur du jugement. Des conjoints dans des couples mixtes, apprenant par amour ou pour transmettre un héritage à leurs enfants.

Et, surprise pour Imane elle-même, une frange grandissante d’« amoureux du Maroc » sans aucun lien de sang avec le pays, mais qui réalisent que le français ne suffit plus pour vivre pleinement le quotidien. Sans oublier quelques Marocains nés et grandis au Maroc — souvent passés par des établissements français — qui se sentent étrangers à leur propre langue.

Dans ces groupes volontairement mixtes, débutants et apprenants avancés progressent ensemble. Et qui sait, peut-être participeront-ils à leur tour au Darija Day. La prochaine édition se tiendra le 6 juin 2026.

 

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Sauver les mots, garder la mémoire

Pour Imane Filali, transmettre une langue, c’est forcément transmettre une culture. Ne se résignant pas à voir les expressions de ses ancêtres sombrer dans l’oubli, elle prépare un livre consacré aux locutions intraduisibles.

Lors du Salon du monde arabo-amazigh (31 mai), elle animera un atelier pour les faire vivre. En parlant exclusivement en marocain à sa fille de deux ans et demi, elle applique à elle-même ce qu’elle prône : la langue n’est pas qu’un outil de communication, c’est le socle d’une identité.

Un mot en darija pour décrire cette startuppeuse ? « J’ai demandé à mon entourage : le mot qui revient, c’est hnina. » Un terme qui charrie à la fois une forme de bienveillance, de tendresse et d’empathie. Bref, un mot intraduisible.

 

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Fadwa Miadi