Michel Warschawski : “Israël a atomisé la question palestinienne”

 Michel Warschawski : “Israël a atomisé la question palestinienne”

Le journaliste et militant pacifiste de l’extrême gauche israélienne aux côtés de Leila Shahid et de Stéphane Hessel


Militant pacifiste israélien de la première heure, Michel Warschawski a créé en 1984 le Centre d’information alternative, avec la volonté d’informer des réalités de part et d’autre du mur. Installé à Jérusalem, il est l’un des observateurs les plus attentifs de la situation et des mobilisations. 


Quelle conséquence a eu la décision de Donald Trump de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem, reconnaissant ainsi officiellement la ville comme capitale d’Israël ?


Jérusalem n’est pas qu’une question palestinienne. C’est une question arabe, qui concerne l’ensemble du monde musulman, mais aussi chrétien. C’est une ville dont les enjeux sont véritablement globaux. Trump a fait ce que tous les candidats républicains américains répétaient depuis des années. C’est une provocation qui viole et rejette le droit international. Pour les Palestiniens, Jérusalem est une ligne rouge. On le sent clairement sur place. Il y a une remobilisation autour de cette question : on touche à la prunelle de leurs yeux. Cette décision revivifie les mobilisations alors qu’on était plutôt au creux de la vague. Jérusalem est le sujet tabou qui mobilise au-delà des fractures politiques, idéologiques, religieuses et autres.


 


Vous avez créé le Centre d’information alternative (AIC) en 1984, dans quel but ?


En pleine guerre au Liban, et peu avant la première Intifada, la mobilisation massive d’une partie de l’opinion publique israélienne qui s’opposait au conflit libanais a beaucoup surpris les Palestiniens. C’était la première cassure dans la société israélienne. Les Palestiniens nous interrogeaient : “Il faut que vous nous expliquiez, on ne comprend pas pourquoi les manifestations à Tel Aviv ont été plus importantes que toutes celles du monde arabe réuni.” Paradoxalement, les Palestiniens étaient interpellés par les Israéliens. Dans le même temps, il y avait un besoin de faire comprendre à l’opinion publique israélienne que quelque chose bougeait dans les Territoires occupés. Qu’il y avait l’émergence de mouvements populaires qui venaient de la base, indépendamment de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ces mouvements porteront plus tard la première Intifada. A ce moment-là, nous allions faire du porte-à-porte auprès des journalistes pour leur expliquer ces changements. A tel point qu’au procès de l’AIC, en 1987, on a été accusé d’avoir été à l’origine de l’Intifada… Un beau compliment, mais complètement faux. Nous avions simplement senti le vent tourner. Et on a voulu faire comprendre à chacune des sociétés ce qui se passait chez l’autre. C’est la raison pour laquelle nous rédigions nos écrits sur la Palestine en hébreu, et sur Israël en arabe.


 


Aujourd’hui, avec le mur, votre organisation a pris beaucoup d’importance.


D’importance oui, mais d’impact non. Nous sommes une des rares brèches dans ce mur qui sépare les populations, mais les Palestiniens se sont lassés d’attendre le bon vouloir des Israéliens. Une partie de l’opinion politique palestinienne s’était fait trop d’illusions et le mouvement de la paix en Israël s’est écroulé. Le problème palestinien est passé “de l’autre côté du mur”. Il est capital pour nous de maintenir une ouverture dans ce mur qui sépare les communautés. Y compris pour dire aux Israéliens “on peut y aller, regardez, on y va tous les jours”. Et on peut vous aider à vous y rendre, on a des contacts sur place. A l’époque de la première Intifada, c’était vain. Aujourd’hui, nous sommes un des rares acteurs à faire encore ce lien. Heureusement, nous ne sommes pas les seuls, mais, même si nous ne sommes pas revenus à la case départ, on a tout de même beaucoup reculé sur cette volonté d’ouverture. Nous, les Israéliens, devons refuser ce renfermement sur nous-mêmes.


 


Ce repli sur soi est une victoire de la politique de Netanyahou ?


Une grande victoire. De la politique israélienne, mais aussi du Hamas, lequel s’opposait à ce type de rencontres. Nous nous sommes toujours méfiés d’une certaine “philosophie du dialogue”, en vogue après les accords d’Oslo et financée majoritairement par les fondations européennes et américaines. Pour nous, il n’y a pas de dialogue dans un monde de “bisounours”, mais un combat commun à mener ensemble, des informations à faire passer.


 


Vous cherchez à provoquer la rencontre et à lutter contre la désinformation. En face, la politique israélienne s’est attachée à annihiler l’existence même de l’identité palestinienne…


La stratégie israélienne a toujours consisté à casser la réalité et la conscience du mouvement national palestinien. C’est la raison pour laquelle les autorités israéliennes cherchent systématiquement à cloisonner les problématiques, comme celle des réfugiés et de la minorité arabe en Israël, etc. Ce sont des revendications différentes, mais il y a une unité, une conscience nationale, même si les diverses composantes ont leurs spécificités. La politique israélienne consiste à fracturer cette convergence de revendications, elle a atomisé la question palestinienne. Y compris entre Gaza et la Cisjordanie : deux territoires, deux réalités et deux traitements différents. Les autorités n’ont pas réussi à briser la conscience palestinienne, mais ils ont marqué des points.


 


Croyez-vous encore à la solution de deux Etats ?


Oui. Je suis fermement contre cette tendance qu’on retrouve dans le mouvement de solidarité européen sur la question de l’irréversibilité. Je ne crois pas que les diverses situations, le nombre de colons, le volume d’arbres plantés et les kilomètres carrés confisqués rendent la situation irréversible : l’Union soviétique a été réversible, le colonialisme franco-britannique et le nazisme l’ont été aussi… pourquoi la situation coloniale israélienne serait-elle irréversible ? Il n’y a impossibilité que dans un seul cas de figure : lorsque la victime n’y croit plus. On l’a vu avec la minorité palestinienne en Israël, qui, jusqu’en 1954, se voyait comme habitants de leur territoire occupé. Et puis il y a eu un tournant, la population a pris acte de son appartenance au pays et la revendication a changé : ils ne veulent plus mettre Israël dehors, mais ils réclament l’égalité des droits.


 


Que peut-on faire, nous Européens, pour aider ?


C’est très simple, ça se résume en trois lettres : BDS. Boycott, désinvestissement, sanction. 


 


MAGAZINE FEVRIER 2018


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Nadia Sweeny