Entretien Slim Amamou : Quel bilan au terme de 10 années de révolution ?

 Entretien Slim Amamou : Quel bilan au terme de 10 années de révolution ?

Slim Amamou. Crédit photo Seif Soudani / LCDA

En cette date symbolique des dixièmes commémorations de la révolution tunisienne, Slim Amamou, figure de premier plan des évènements de 2011 et du cyber-activisme pré et post révolution, a accepté de répondre aux questions du Courrier de l’Atlas. L’occasion pour l’ancien secrétaire d’Etat d’un bilan sans détour mais aussi d’une introspection critique autour de la décennie écoulée.  

 

Slim Amamou avait 33 ans au moment où il fut arrêté le 6 janvier 2011, incarcéré dans les geôles du ministère de l’Intérieur. Il devient au lendemain de la révolution secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports le 17 janvier 2011. Sa nomination coïncide avec la levée de la chape de plomb de la censure qui avait fait du web tunisien des années durant l’un des pires « internet black holes » (trou noir) au monde.

 

– Le Courrier de l’Atlas : Votre parole se fait rare dans les médias. A quoi consacrez-vous le plus clair de votre temps ces dernières années ?

Parmi les milliers d’améliorations de petites choses quotidiennes apportées par la révolution, il y a la loi des startups. Cela m’a permis de fonder une startup en 2019 qui a pour objectif de résoudre les problèmes de chaîne logistique et de gestion de stock pour les petites et moyennes entreprises.

C’est beaucoup de travail, ce n’est pas très confortable mais c’est toujours agréable de se consacrer totalement à un projet auquel on croit. Je pense que la condition de la réussite c’est de se consacrer à un seul projet à la fois.

 

– Quel regard portez-vous aujourd’hui, 10 ans plus tard jour pour jour, sur le bilan de cette décennie, notamment en matière d’acquis sociaux et de libertés individuelles et collectives ?  

Je trouve qu’on s’en sort bien. Nous vivons une époque charnière, je pense que le constat n’a échappé à personne. La Tunisie a changé pendant que le monde change. Il est toujours difficile dans ces cas-là de discerner la cause de l’effet, mais une chose est sure : l’effet est démultiplié. Nous avons vécu en 10 ans ce que d’autres pays à d’autres époques vivent en 100 ans.

Nous avons donc fait des pas gigantesques en termes de libertés individuelles là ou d’autres pays à notre même époque ont régressé. Le prix à payer est bien sur l’anxiété que nous vivons. On ne peut qu’être anxieux dans un véhicule qui avance à 300km/h surtout si on n’est pas aux commandes.

 

Vous avez un temps appartenu à la mouvance anarchiste. Pensez-vous qu’un passage par une seconde révolution ou une forme de renouveau insurrectionnel est nécessaire pour sortir d’une situation socio-économique restée en berne en Tunisie et que la révolution de 2011 a échoué à résoudre ? 

L’un des idéologues contemporains les plus importants, Hakim Bey, affirme que le changement positif perceptible créé par une révolution n’est que très temporaire (pour nous cela correspond à trois jours du 14 au 17 janvier 2011). On peut en conclure deux choses : 1 – Que ça ne vaut pas la peine de faire des révolutions, ou 2- Qu’il faut multiplier les révolutions pour revivre ces quelques jours de bonheur.

En réalité ces quelques jours de liesse sont probablement le seul levier possible pour
aiguiller l’Histoire, tout le reste (politique, économie, guerres, etc.) n’est que déroulement logique s’inscrivant dans l’histoire telle qu’elle est. Je dirais que nous n’avons pas besoin d’une deuxième
révolution : L’Histoire de la Tunisie est sur la bonne voie.

 

Certains, dont le regretté Gilbert Naccache et quelques anciens compagnons de lutte vous ont reproché à l’époque votre participation au gouvernement post révolution. Lorsque vous constatez l’instabilité gouvernementale chronique en Tunisie, comprenez-vous ce reproche ? 

Rendre le gouvernement instable, affaiblir toute autorité et libérer les médias sont les conditions sans lesquelles il n’y a pas de changement de régime.

Il est, par définition, difficile pour l’Etat de fonctionner dans ces conditions. Mais je ne pense pas que cela soit notre mission de rendre la vie facile à l’Etat, au contraire. L’Etat doit se reconstruire sous une forme viable, sans assistance, pour être solide.

 

Dans un récent statut, vous avez émis une piste de réflexion sur de nouvelles modalités de démocratie participative directe, via le vote électronique citoyen. Est-ce à dire que vous y voyez une alternative viable à terme à la démocratie représentative en crise en Tunisie et ailleurs ?      

Oui, je peux prédire sans aucune ambiguïté que dans le futur nous utiliserons Internet pour délibérer ensemble sur les questions de société à la place des parlements. C’est simple : nous sommes déjà en
train de le faire de manière désorganisée et incontrôlée. Quand vous voyez l’impact des réseaux sociaux sur la politique dans le monde et en Tunisie vous ne pouvez pas faire comme si cette technologie n’existe pas. Et pourtant la plupart des réactions sont gesticulations paniquées ridicules qui abondent dans le sens de la censure en tous genres.

Le manque de clairvoyance de toutes les autorités concernées dans le monde fait qu’il est difficile pour moi de garder mon calme. Internet -est- un Parlement ! L’enjeu est simplement de s’assurer que tout le monde y a accès et que l’infrastructure sous-jacente est neutre. Il y a la justement un rôle très important pour l’Etat.

L’Etat pourrait se reconstruire rien qu’en offrant cette infrastructure. Le vrai danger pour l’Etat actuellement c’est Facebook, tous les Etats en sont conscients. Et tous les peuples
sont actuellement insatisfaits par la représentativité de la démocratie, mais bizarrement, aucun Etat n’arrive à connecter ses idées et à offrir à ses citoyens une infrastructure de communication et de délibération concurrente à Facebook.

L’enjeu n’est pas technologique : c’est relativement facile de construire une telle infrastructure même pour un petit pays comme la Tunisie. Il s’agit donc vraiment d’un problème de manque de vision.

 

Un mot à propos de l’actualité internationale, dans un tweet récent de François Ruffin, l’élu de gauche radicale écrit « Trump, c’est pas ma tasse de thé. Mais la fermeture, désormais définitive, de son compte par Twitter me paraît scandaleuse. Doit-on déléguer notre liberté d’expression aux géants de la Silicon Valley ? Demain, ce sera pour nous tous, cette censure numérique, et privée ».

Nous leurs avons délégué notre liberté d’expression le moment où nous nous sommes exprimés sur leurs plateforme fermée, privatisée, non libre et non réglementée. Une solution rapide à ça c’est de légiférer : une loi imposant des règles aux gestionnaires de réseaux sociaux. Notamment
interdire le blocage de compte sans un ordre de justice, et imposer l’ouverture des données à la concurrence : un réseau social ne doit gérer aucune information privée, toutes les informations doivent être publiques et accessibles à la concurrence.

Mais même en légiférant on ne fait qu’ôter le contrôle aux sociétés privées sans pour autant le donner à l’Etat. Pour que l’Etat reprenne le contrôle il faudrait qu’il offre sa propre infrastructure concurrente aux réseaux sociaux privés.

 

– Vous avez longtemps refusé par principe d’avoir un compte sur Facebook et milité contre la censure et la propriété intellectuelle et en faveur des logiciels libres. Que pensez-vous de la mainmise grandissante des “Gafam” sur les vecteurs de l’information et de cette jurisprudence qui autorise ces géants du net à court-circuiter le cours de la justice pour censurer en amont toute pensée jugée haineuse ? 

Je pense que c’est très dangereux et que ce genre de censure massive et spectaculaire n’est que la partie visible de l’iceberg. La vraie censure opérée par les réseaux sociaux se passe dans les méandres de leurs algorithmes qui choisissent pour vous ce que vous devez et ne devez pas voir.

Est-ce que vous réalisez que des conversations privées du chef du gouvernement, de ses enfants, de ses parents et de toutes les personnes pour qui il est prêt à se sacrifier sont archivées sur des serveurs aux USA ? Nous vivons dans un monde où les personnes que vous aimez deviennent des vulnérabilités. Idem pour le président de la République, les ministres et les cadres de l’Intérieur et de la Défense et de la Justice, et tous les parlementaires. C’est une situation intenable, j’ai l’espoir que cela ne va pas durer.

 

Propos recueillis pat Seif Soudani

Seif Soudani