L’évasion par les mots

 L’évasion par les mots

crédit photo : Aurélien Faidy/M6


Pour la 3e édition du concours d’écriture Au-delà des lignes, qui se déroule en prison, les détenus ont planché sur le thème “Demain”. Nous avons suivi un des membres du jury, l’écrivain Rachid Santaki, derrière les barreaux pour deux après-midis d’ateliers riches en émotions. 


La journée est terne. La pluie, qui est tombée une partie de la matinée, ajoute encore à la morosité de l’endroit. Plantés au milieu de nulle part se dressent plusieurs bâtiments gris surmontés d’un mirador. C’est la maison d’arrêt du Val-d’Oise (la Mavo), à Osny. Sur le parking, c’est le ballet des voitures. L’heure du parloir approche. Mères, épouses, petites amies… : les visiteurs sont essentiellement des femmes. Devant l’entrée, l’une d’entre elles pleure. Elle ne pourra pas voir son compagnon incarcéré, il a refusé sa demande de parloir. Une décision sans appel qui la laisse hébétée. Elle repart avec son sac de linge propre sous le bras.


 


Un “loisir-plaisir et non une punition”


C’est là aussi que nous attend Rachid Santaki, écrivain et scénariste d’origine marocaine. Habitué des ateliers en milieu carcéral, c’est sa première visite dans cet établissement qui a été retenu pour la tournée des 26 dictées, mise en place dans le cadre du concours d’écriture Au-delà des lignes, organisé par la Fondation M6. Elles sont toutes animées par l’écrivain, par ailleurs lecteur de dictées géantes. En attendant son tour pour entrer dans le sas de sécurité, il discute avec les deux professeurs de la prison, Isabelle et Carole. A cet endroit, chaque visiteur doit se délester de son téléphone, vider ses poches et passer par un portique. On ne badine pas avec la sécurité. Ici, en septembre 2016, deux gardiens s’étaient fait agresser par un détenu équipé d’une arme artisanale…


Le petit groupe retrouve ensuite le directeur adjoint de la prison pour un court entretien. Ce dernier tenait à rencontrer l’écrivain. Il lui confie que certains détenus se sont inscrits depuis plusieurs semaines et qu’ils ont même dû refuser du monde ! Un succès qui n’étonne pas les enseignantes. “Ils sont toujours très heureux de rencontrer des gens de l’extérieur. D’autant plus cette fois puisqu’ils connaissaient l’univers de Rachid”, explique ­Isabelle. Pour l’enseignante de 48 ans, la dictée est avant tout “un loisir-plaisir et non une punition”.


Il est temps de rejoindre les salles de classe situées à l’étage. Les couloirs qui y mènent sont longs et lugubres malgré les murs peints en jaune et blanc. L’atmosphère est particulière, oppressante. Sentiment renforcé par le bruit des grilles qui se referment une à une derrière nous. “On subit l’enfermement, l’ambiance carcérale, la lumière qui n’est pas la même… Le climat est différent, même si c’est plutôt serein quand on est avec nos élèves”, explique Isabelle. “Ce n’est un hasard si je suis là, précise celle qui a vingt-cinq ans dans le métier. J’ai toujours travaillé avec des publics aux besoins particuliers, les gens du voyage, les nouveaux arrivants, les mineurs isolés…”


 


L’Education nationale au service des détenus


Christine, la responsable de la vie scolaire, patiente ­devant la salle avec son trousseau de clés. Elle ­explique aux visiteurs d’un jour que toutes les personnes détenues peuvent avoir accès aux cours assurés par les ­enseignants de l’Education nationale. Et que cela peut revêtir plusieurs formes : une remise à niveau des bases, la préparation des diplômes, d’un certificat de formation générale à des titres universitaires. L’objectif étant de permettre aux détenus de mieux se réinsérer dans la vie sociale et professionnelle à leur sortie. Avec 35 % de personnes en grande difficulté de lecture dans les prisons françaises (et 11 % en situation d’illettrisme, selon la fondation M6), la mobilisation autour de l’illettrisme est un enjeu majeur contre la récidive.


 


Les participants arrivent un à un, ils sont 14 au final. Certains ont lu les livres de Rachid Santaki et avaient hâte de le rencontrer. Mais intimidés, ils s’installent en silence. Pour les mettre à l’aise, l’écrivain prend le temps de se ­raconter et de leur expliquer son parcours. Quelques hochements de têtes accompagnent ses ­paroles. Il n’occulte rien, ses redoublements à l’école, sa mauvaise orientation scolaire. Le feeling est là. Ils sont conquis, il parle comme eux, il vient du même monde qu’eux, et pourtant, c’est un écrivain et scénariste.


 


Les questions fusent sous les regards ravis d’Isabelle et Carole fières de l’enthousiasme de leurs élèves. “En salle de formation, on les voit autrement que comme des détenus. Ils confient des choses personnelles”, nous confiera plus tard Isabelle. “Dans tes livres, tu parles de drogue, de grand banditisme, de Saint-Denis. On sent que c’est du vécu”, ose l’un d’eux sous les rires. “Tu veux me créer des problèmes ?” s’amuse l’auteur. Puis de reprendre plus sérieusement. “Je puise ma matière à Saint-Denis, c’est un endroit que je connais bien. Mais cela reste de la fiction.”


 


“Demain, c’est loin…”


Puis l’écrivain les invite à se présenter à leur tour et de parler de leur rapport à la langue, à la lecture. Timidement, le premier se lance et avoue écrire le plus souvent en phonétique. Ses camarades acquiescent. Un autre explique avoir fait un rejet à cause de l’école et de l’attitude de ses professeurs qui l’avaient mis de côté. Les réponses sont variées : “Non, je ne lis pas trop”, “j’aime bien lire mais plutôt les bandes dessinées”, “ je lis tout le temps”, “ j’ai dû mal à entrer dans une histoire”. “Moi aussi”, le rassure Rachid. Le tour de table a libéré la parole et mis à l’aise les détenus. Il est temps de commencer la dictée. Mais avant, Rachid prend le temps de dédramatiser l’exercice. “Tout le monde fait des fautes. J’en fais encore plein aujourd’hui, alors que j’écris des livres. On est là pour s’amuser, kiffer. J’ai choisi un texte de Jules Verne (un court extrait de Hier et demain, ndlr) qui devrait vous intéresser. Il a quelques difficultés, mais il plaît beaucoup.”


Puis de rappeler les consignes : “Je vais lire une première fois le texte pour vous familiariser avec. Ensuite, je lirai lentement et en articulant bien. Je précise la ponctuation. Et, pour finir, j’écris toujours au tableau les noms propres.” Dès les premiers mots, l’ambiance est studieuse. Langue tirée, mine anxieuse, les participants s’appliquent. Une main se lève, Rachid a lu trop vite la dernière phrase, il la répète de bonne grâce. Un ouf de soulagement se fait entendre quand l’écrivain leur explique qu’il n’y aura pas de relevé de copies. Chacun est invité à corriger ses erreurs par lui-même. Il prend le temps de souligner les difficultés du texte. Quelques rires s’élèvent quand lui-même hésite sur certaines orthographes.


L’atelier est bientôt fini, mais Rachid Santaki tient à faire le point sur les textes que les participants doivent produire dans le cadre du concours d’écriture. Certains avouent “galérer”, en raison du thème “Demain” qui les renvoie à leurs conditions de détenus. “On a dû mal à se projeter. On pense forcément à la sortie. Demain, c’est loin”, les avis sont unanimes. “On préférait celui de l’an dernier. C’était ‘Les couleurs’. Ça nous parlait plus.” L’écrivain promet de revenir dans quelques semaines pour découvrir leur production. Avant de les laisser repartir, il leur offre à chacun un Bescherelle, la bible de l’orthographe de tous les écoliers français. Rarement tel cadeau avait été si apprécié.


Isabelle, l’enseignante, se félicite de la rencontre. “Ils étaient ravis de l’entrevue avec Rachid, de l’exercice. Je leur ai demandé de dire toutes les bonnes ou mauvaises impressions. Leurs retours étaient très positifs. Je pensais pendant la durée de la dictée que c’était trop long, trop difficile. Ils m’ont rassuré en me disant : ‘C’est passé super vite, ce n’était pas si difficile’.” Elle ne tarit pas d’éloge sur Rachid Santaki. “Sa préparation était bien, il les a mis à l’aise. C’était super pour eux de se présenter. Ils n’étaient pas un numéro d’écrou. Ils devaient remettre leur texte deux jours après. Ça les a reboosté. J’ai pu envoyer sept textes. Ils sont tous magnifiques.”



Tous les textes seront publiés dans un recueil


Quelques semaines plus tard, Rachid Santaki est de retour comme il l’avait promis. Il n’est pas venu seul. Emmanuelle Tanneau, de la Fondation M6 (lire ci-contre), l’accompagne. Ils sont accueillis par la dynamique ­Isabelle. En classe, les détenus sont moins nombreux que la dernière fois. Seuls sept ont rendu un texte. A eux, elle dit toute sa satisfaction de les avoir accompagnés sur ce projet : “Pour moi, vous êtes tous des lauréats. Je suis très fière de vous. C’est votre journée, votre moment.”


Puis, les détenus sont invités à lire leur production à leurs camarades. Finalement, ils optent pour une autre manière de faire : chacun lira à voix haute le texte d’un autre. Le moment est émouvant, les mots forts, bruts. L’ambiance est à la bienveillance et l’empathie. Très loin des clichés véhiculés sur les prisons. Ils ont hâte de découvrir les lauréats qui seront connus le 26 juin. Emmanuelle Tanneau leur rappelle que tous les textes seront publiés dans un recueil qu’il leur sera ensuite remis. Ils promettent tous de le montrer à leur famille.


Voir aussi : 


Emmanuelle Tanneau (Fondation M6) : "On ne veut pas être uniquement une fondation 'distributive'!" 

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