Tribune | Où sont les grands dirigeants du monde arabe ?

 Tribune | Où sont les grands dirigeants du monde arabe ?

Les dirigeants arabes réunis lors du sommet de la Ligue arabe à Bagdad, le 15 mai 2025. © AFP

Les grands dirigeants politiques sont une denrée rare en général. Il n’y en a plus dans le monde arabe. Ils ont tous disparu, alors même que leurs peuples ont besoin d’être éclairés dans le monde trouble et inquiétant d’aujourd’hui.

En bref

  • L’auteur estime que les grands dirigeants ont disparu du monde arabe.
  • Les régimes autoritaires auraient empêché l’émergence d’un véritable leadership.
  • Le printemps arabe n’a pas permis de renouveler durablement les élites politiques.
  • Les réformes de façade ne remplacent pas, selon l’auteur, un projet politique.
  • Le principal déficit serait institutionnel plutôt qu’humain.

Il fut un temps où le monde arabe produisait des hommes d’État au sens plein du terme, des dirigeants qui avaient une vision, qui incarnaient quelque chose qui dépassait leur propre personne.

Nasser galvanisait des foules au-delà des frontières de l’Égypte. Il avait le don de faire d’un projet politique une émotion collective. Bourguiba modernisait une société entière par la force de sa conviction et de sa volonté politique, et croyait au libéralisme de civilisation et de progrès. Hassan II jonglait avec aisance dans la diplomatie. Il avait une capacité à sentir les rapports de force, à manœuvrer entre les factions dans une région instable. Fayçal d’Arabie tentait, à sa manière, de conjuguer autorité et dignité. Il avait une dignité d’État qui forçait le respect sans chercher à impressionner, comme les dirigeants d’apparat d’aujourd’hui.

Ces grands dirigeants, on pouvait certes les critiquer, mais on ne pouvait nier qu’ils habitaient l’Histoire. Car ils gouvernaient et incarnaient en même temps. Ce qui n’est pas à la portée de dirigeants ordinaires.

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Ce qu’il en reste

Aujourd’hui, regardons ce qu’il reste. On voit un peu partout des gestionnaires gouvernementaux, des rentiers du pétrole confondant modernité et gratte-ciel, des militaires reconvertis en présidents à vie, des présidents civils de dites Républiques carrément indéboulonnables. On ne trouve nulle part une figure capable d’articuler un projet civilisationnel, de réconcilier ses peuples avec leur futur, de faire confiance aux jeunes, d’assumer le tragique de l’histoire, sans que cela puisse dériver vers la répression ou alimenter un discours vide.

Mais ce n’est pas un hasard.

Les régimes autoritaires arabes ont, depuis des décennies, méthodiquement détruit les conditions permettant l’émergence du leadership, muselé les universités, corrompu les élites, exilé les esprits critiques, s’ils n’ont pas assassiné les récalcitrants farouches. Ils ont cru se protéger. Ils ont en réalité appauvri le vivier de la classe politique dont ils auraient pu eux-mêmes, ainsi que leurs successeurs, tirer profit, ou émerger d’une autre manière.

Un régime qui supprime toute opposition finit par supprimer aussi la possibilité de sa propre réforme. Ce que l’on détruit de l’extérieur (société/État), on finit par le détruire aussi à l’intérieur (cercle du pouvoir). Chose confirmée par l’expérience politique.

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La parenthèse du printemps arabe

Le printemps arabe de 2011 avait semblé ouvrir une parenthèse. On a cru voir surgir des figures nouvelles, jeunes, du monde des connexions, sans idéologie rigide, portées plus par une exigence de dignité que par un programme précis. Mais la parenthèse s’est refermée. Les contre-révolutions militaires, les guerres civiles, les interventions étrangères, qui ont fermé cette parenthèse, ont disqualifié l’idée même que le monde arabe puisse produire des dirigeants légitimes autrement que par la force ou l’héritage.

En guise de cela, les princes du Golfe nous ont vendu ces dernières années l’image de princes éclairés, arrachant leurs sociétés de l’obscurantisme, tantôt autorisant les femmes à conduire ici, tantôt construisant une ville du futur là, tantôt organisant des concerts pop ou des circuits de Formule 1.

Ce spectacle de modernisation ornementale n’a rien à voir avec le leadership. Gouverner, c’est articuler les contradictions sociales, établir des contre-pouvoirs, tolérer le conflit politique comme moteur de la vie collective, penser aux générations futures. C’est précisément ce que ces régimes refusent de manière constante. Un dirigeant qui veut tout faire sans être contesté n’est pas un grand dirigeant, c’est un autocrate absolu habillé en costume de PDG.

On peut objecter le cas des dirigeants non arabes de la région, comme Erdogan par exemple. Erdogan a su, il est vrai, conquérir et conserver le pouvoir avec un talent certain. Mais il n’a su ni réconcilier sa société avec elle-même, ni lui offrir une perspective autre que la nostalgie impériale ottomane recyclée en autoritarisme électoral. Il n’est pas un grand dirigeant, mais un grand survivant politique. Ce qui n’est pas la même chose.

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Déficit des conditions d’émergence du leadership

Ce qui manque au fond dans le monde arabe, c’est moins un homme ou une femme providentiels que les conditions institutionnelles qui rendraient possible l’émergence de grands leaders. Les grands dirigeants ne tombent pas du ciel. Ils sont le produit de sociétés capables de les former, de les contester, de les corriger et finalement de les dépasser et de les remplacer. Là où les institutions sont des décors, où la justice est un instrument du prince, où la presse est une courroie de transmission du pouvoir, il ne peut pas y avoir de grands dirigeants, mais seulement des apparatchiks.

Le monde arabe n’est pas dépourvu de talents. Ses diasporas peuplent les universités, les laboratoires, les start-up et les rédactions du monde entier. Ses sociétés civiles, lorsqu’on les laisse respirer, produisent une créativité politique et intellectuelle réelle. Ce n’est pas une question d’incapacité anthropologique, contrairement à ce que croient des orientalistes de bazar. C’est une question de système. Et les systèmes peuvent changer et modifier l’ordre politique et social. Mais tant que le système ne change pas, l’absence de grands dirigeants reste une anomalie à déplorer. Il reste que cette pathologie politique actuelle ne peut être compensée dans le monde arabe ni par un carnet de chèques pétrolier, ni par une gigantesque façade de verre et d’acier, ni par un quelconque accord diplomatique célébré en grande pompe.

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Vos questions sur le leadership politique dans le monde arabe

Pourquoi l’auteur estime-t-il qu’il n’existe plus de grands dirigeants dans le monde arabe ?

Selon Hatem M’rad, le monde arabe ne produit plus aujourd’hui de figures politiques capables d’incarner une vision historique, de porter un projet collectif et de rassembler leurs sociétés autour d’un avenir commun.

Quelles grandes figures historiques du monde arabe sont citées dans l’analyse ?

L’auteur évoque notamment Gamal Abdel Nasser, Habib Bourguiba, Hassan II et Fayçal d’Arabie, présentés comme des dirigeants qui avaient une vision politique et une capacité à incarner leur époque.

Pourquoi le printemps arabe n’a-t-il pas permis l’émergence de nouveaux dirigeants ?

Selon l’analyse, les espoirs nés en 2011 ont été interrompus par les contre-révolutions militaires, les guerres civiles et les interventions étrangères, empêchant l’installation durable de nouvelles figures politiques.

Quelle différence l’auteur établit-il entre modernisation et véritable leadership politique ?

L’auteur considère que les projets économiques, les grands travaux ou les réformes sociales ne suffisent pas à constituer un leadership. Pour lui, un grand dirigeant doit aussi créer des institutions, accepter les contre-pouvoirs et penser aux générations futures.

Quelles conditions institutionnelles permettraient l’émergence de grands dirigeants ?

L’auteur estime qu’il faut des sociétés capables de former, de contester et de renouveler leurs dirigeants, avec des institutions solides, une justice indépendante, une presse libre et un espace politique ouvert.

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Hatem M'rad