Bienvenue en “Beurettocratie”

 Bienvenue en “Beurettocratie”

crédit photo : Lisa Bouteldja


Inventé par Lisa Bouteldja, influenceuse d’origine algérienne, ce concept prend progressivement racine dans l’identité féminine franco-maghrébine. Une façon de renverser le stigmate de la “beurette”, de se l’approprier pour mieux s’en libérer. 


Tout est arrivé par une Franco-Algérienne de 22 ans : Lisa Bouteldja (photo). Diplômée de la Central Saint Martins school à Londres, l’école de mode la plus prestigieuse du monde, la jeune femme se fait connaître, notamment sur les réseaux sociaux, par le biais de ses photos vulgo-chic dans lesquelles elle revisite les codes de la banlieue et de l’orientalisme pour les déconstruire. Bling-bling, drapeau algérien, mélange de vraies marques et de “falsh”, mises en scène… “C’est ma manière de faire ma guerre silencieuse en utilisant la mode, l’art et l’humour”, déclarait-elle sur le site de Clique TV en juillet, pour la dernière interview accordée à la presse avant la sortie d’un film qu’elle prépare sur la question. “Un jour, j’ai balancé le mot ‘beurettocratie’, un mélange de beurette et d’aristocratie, comme si j’étais présidente auto-proclamée d’une élite de beurettes.” Et ça prend.


 


“Nous ne devons de comptes à personne”


Le concept se répand en réponse à l’insulte “beurette” que même les hommes d’origine maghrébine propagent. “Certains estiment que nous avons une image à tenir en tant que maghrébine. Il faut cesser avec cette idée que chaque personne d’origine maghrébine est responsable de l’image des Maghrébins de France. Nous ne devons de comptes à personne et nous existons par nous-mêmes. Aujourd’hui, même certaines femmes blanches se voient traitées de ‘beurette’, sous prétexte qu’elles se maquillent trop, par exemple, comme si être comparée à une femme maghrébine était insultant”, s’insurge Sarah Lahouni, militante féministe, membre du collectif des Raciné.e.s, qui a organisé à Lyon, avant l’été, une rencontre-débat sur le thème de la “beurettocratie”. Lisa Bouteldja était présente.


“A partir du mot ‘beurette’, nous avons exposé ensemble tout ce qui touchait à la condition des femmes maghrébines vivant en France, se souvient Sarah Lahouni. C’était une des rares fois où un espace était exclusivement dédié à notre parole et nous avions tant à dire… Nous avons réussi à lever certains tabous, parfois en nous livrant sur de douloureuses expériences. Nous en avons été nous-mêmes victimes et c’est pourquoi il peut être encore difficile, pour certaines d’entres nous, ne serait-ce que de prononcer ce mot.”


 


La première marche d’un changement


L’occasion de se rendre compte que ce concept, aussi violent soit-il, est finalement un lieu commun qui pourrait devenir la première marche d’un changement. “La ‘beurettocratie’, c’est cet endroit où règnent toutes les femmes maghrébines, quelles qu’elles soient, reprend Sarah Lahouni. Se ré-approprier l’insulte, c’est revendiquer notre liberté d’être qui l’on veut, c’est retirer les outils qui permettent de nous catégoriser. C’est une façon de revendiquer nos droits de correspondre ou non à ce cliché : maquillée ou pas, voilée ou pas, sexuellement active ou pas, personne n’est en droit de se mêler de nos choix. Plutôt que d’essayer de prouver que l’on n’est pas une ‘beurette’, pourquoi ne pas montrer que l’on a le droit d’en être une ?” 


 


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