Sherin Khankan : “La société européenne a tout à gagner à un islam féministe”

 Sherin Khankan : “La société européenne a tout à gagner à un islam féministe”

crédit photo : Scanpix Denmark/Linda Kastrup/Denmark OUT/AFP


De père syrien et de mère finlandaise, cette militante danoise a inauguré il y a deux ans la mosquée Mariam à Copenhague, l’une des premières du continent à être dirigée par une femme. Son but ? Défier les mentalités patriarcales. 


Dans quelle intention a été ouverte la mosquée Mariam ?


Ma volonté est d’abord de remettre en cause la structure ­patriarcale au sein de l’institution religieuse et de contribuer à une relecture du Coran garantissant l’égalité entre les femmes et les hommes. Il s’agit de donner une nouvelle vie aux idées des penseurs du passé, qui avaient une approche plus spirituelle de l’interprétation coranique. C’est aussi ma façon de défier l’islamophobie croissante. Si nous pouvons démontrer qu’au sein des mosquées, les femmes sont l’égal des hommes, alors les ­islamophobes seront privés d’un de leurs arguments favoris. Ce lieu ne s’adresse pas seulement à la communauté musulmane, mais à la société au sens large, qui a tout à gagner à l’existence d’un Islam favorable à la diversité et à un féminisme progressif.


 


Qui fréquente votre lieu de culte ?


La plupart des fidèles sont des étudiants et des convertis. Une nouvelle génération de musulmans qui ne se sent pas à l’aise dans les mosquées existantes. Nous accueillons également des non-musulmans curieux d’en savoir plus sur l’Islam.


 


Ce lieu est ouvert à tous, mais les hommes sont exclus de la prière du vendredi. Pourquoi ?


Au début, je n’étais pas favorable à cette décision collégiale, mais aujour­d’hui j’en suis satisfaite. Quand on veut insuffler le changement, il faut savoir faire preuve de sagesse. Qu’une femme dirige une assemblée féminine n’est pas controversé. C’est une pratique qui remonte au temps du prophète. Instaurer la mixité aurait provoqué une polémique inutile.


 


Justement, à quelles réactions êtes-vous confrontée ?


Nous avons reçu la visite du cheikh Fadhlalla Haeri, un érudit et guide spirituel qui vit en Afrique du Sud, ainsi que celle du grand imam de la troisième mosquée la plus fréquentée au monde, Istiqlal, à Djakarta, en Indonésie. Il a béni les lieux et y a prié. Nous bénéficions du soutien de personnalités dans différentes régions du monde. Mais pour la majorité des musulmans danois, nous incarnons quelque chose de trop neuf. Ils ignorent que les femmes imams font partie de notre tradition. En 632, le premier calife, Abou Bakr, approuva la pratique de l’imamat féminin pratiqué par sa fille Aicha, la troisième épouse du prophète.


 


Curieusement, aujourd’hui, c’est dans les pays où l’Islam est minoritaire qu’émergent des femmes imames…


En Chine, elles assurent cette fonction depuis 1820. En Afrique du Sud, depuis 1995 et aux Etats-Unis et au Canada, depuis 2005. Plus récemment, des mosquées dirigées par des femmes ont ­ouvert en Allemagne et en Angleterre. Au Maroc, les “mourchidat” (guides spirituelles, ndlr) existent depuis 2006. Elles ont les mêmes attributions qu’un imam, à l’exception des prières du vendredi.


 


Elles n’ont pas le titre d’imam que vous revendiquez…


Les mots importent, car ils impliquent des actes. Il faut que nous soyons assez courageuses pour revendiquer le titre adéquat, car c’est ainsi que l’on change la structure et l’équilibre des pouvoirs. C’est la condition pour lutter contre des structures ­patriarcales normalisées, faites et manipulées par les hommes.


 


Vous avez écrit un livre intitulé “La femme est l’avenir de ­l’Islam”. Pourquoi ce titre ?


Il ne s’agit pas pour autant d’exclure les hommes. Nous avons besoin des hommes comme des femmes. Ensemble, ils doivent se battre contre les pensées et les pratiques patriarcales au sein des institutions religieuses, dans la société et la cellule familiale. C’est notre plus grand défi, indépendamment de la religion, de la culture et du niveau social. Une des phrases célèbres du grand maître soufi Ibn Arabi est “l’homme parfait est une femme”. J’ajouterais que la femme parfaite est un homme.


 


Près de quinze ans après l’affaire des caricatures, comment sont perçus les musulmans au Danemark ?


Ici, comme partout dans le monde, nous sommes confrontés à une islamophobie croissante. Au cours des quinze dernières années, cette dernière est devenue plus pernicieuse. Elle s’est normalisée. Les amalgames sont vite faits et les voix déshumanisant les musulmans s’élèvent haut et fort. Les hommes politiques, par leurs propos selon lesquels l’Islam est une religion violente, y ont largement contribué à une époque où, dans nombre de pays, le pouvoir est passé aux mains de personnes aux idées plus extrêmes.


 


Comment voyez-vous l’avenir de l’Islam en Europe ?


Je suis très optimiste, car les gens qui m’entourent sont source d’espoir et d’inspiration. Une nouvelle génération de musulmans se mobilise et participe à la production du savoir sur l’Islam. Je pense notamment au vice-président de notre mosquée, Saer El-Jaichi, docteur en philosophie islamique, qui est maître de conférences à l’université de Copenhague. C’est la meilleure façon de faire évoluer les mentalités et de combattre l’islamophobie. Dans plusieurs sphères – la politique, les médias, l’art, le monde universitaire –, émergent des figures porteuses d’un nouveau récit plus positif sur l’Islam et cela aura un impact à l’avenir.


 


Vous avez été reçue à l’Elysée par Emmanuel Macron ­le 26 mars dernier pour évoquer la place de l’Islam en Europe. Qu’est-il ressorti de cette rencontre ?


J’ai suggéré l’organisation d’une conférence rassemblant des femmes imams, rabbins et prêtres, ainsi que des intellectuels du monde entier. Elle devrait se dérouler l’an prochain à Münster, en Allemagne, et se traduira par la rédaction d’un manifeste que les personnes présentes s’engagent à signer et à diffuser. Cette déclaration s’appuiera sur des arguments théologiques puisés dans une relecture du Coran ancrée dans la réalité du monde actuel. Elle comportera sept points importants, et notamment le droit des femmes musulmanes de choisir leur partenaire, abstraction faite de son appartenance religieuse. Nous devons proposer une réponse islamique à l’interdiction des mariages interreligieux, car elle est source de conflits pour notre jeunesse en Europe. Au cours des douze derniers mois, près de 30 mariages ont été célébrés au sein de la mosquée Mariam, dont la moitié était interreligieux. Certains couples viennent de loin pour se marier, après avoir essuyé, pour l’un d’entre eux, jusqu’à 96 refus. Bref, ce manifeste devrait apporter un éclairage aux fidèles.


 


Tentez-vous d’établir un dialogue avec des personnes radicalisées ?


Dans toutes les cultures et religions, il y a des extrémismes. La meilleure façon de les combattre est de proposer une alternative viable et ne pas s’imposer aux gens. S’ils viennent à vous, vous pouvez les intégrer. Je n’ai pas peur de parler à des personnes avec qui je suis en désaccord. Nos adversaires peuvent contester nos discours, mais il leur est impossible de faire comme si nous n’existions pas. 


 


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Fadwa Miadi