Elles ont dit “oui” au numérique

 Elles ont dit “oui” au numérique

Leila Echechhab


A l’heure où se multiplient les initiatives pour renforcer la présence des femmes dans l’économie digitale, nous sommes allés à la rencontre de quatre entrepreneuses qui prennent leurs marques dans ce secteur d’avenir.


Seulement 33 %(1) des postes du numérique sont ­occupés par des femmes en France. Discrètement, ce secteur porteur, qui offre de belles opportunités d’embauche, se féminise. Celles qui ont été recrutées pour des fonctions clés dans des grands groupes ne sont que très peu médiatisées. Mentionnons notamment Nacira Guerroudji-Salvan, qui est responsable de la ­cybersécurité chez Thales. Ou encore Meriem Chaabouni, gestionnaire de comptes chez Verizon, entreprise de télécom spécialisée dans les services mobiles. D’autres se sont lancées dans la création de sociétés innovantes. Pour autant, seules 10 % des start-up françaises sont dirigées par des femmes.


Pour que cette sous-représentation diminue, de multiples associations, prix et autres structures de soutien ont vu le jour. Nacira Guerroudji-Salvan a fondé l’une d’entre elles : le Cercle des femmes de la cybersécurité. Elle aime raconter cette anecdote. Un jour, alors qu’elle se trouvait au forum d’orientation dans un collège, elle a été témoin d’une conversation entre une jeune fille et son père : “Regarde papa, il y a un stand sur la cybersécurité.” La réponse du père : “Non, la cybersécurité, c’est pour les garçons, pour les hackers.”


C’est pour tordre le cou à de tels clichés, tant auprès des parents, des enseignants que des recruteurs et des élèves, qu’elle et d’autres femmes se mobilisent pour convaincre les filles que les métiers du numérique constituent une opportunité pour elles.


 


Focus sur quatre “startupeuses”, opérant dans des domaines aussi divers que l’orientation, le bien-être, les médias ou la communication.


 


FATMA CHOUAIEB, 31 ans, Hello Charly, orientation scolaire et professionnelle



Son mantra : “Si tu veux, tu peux”


Aider gratuitement les jeunes (14-24 ans) à trouver la filière qui leur convient sans passer par le poussiéreux bureau du conseiller d’orientation, mais en faisant appel à un coach connecté, voilà la riche idée de Fatma Chouaieb. Elle lui vaut d’être nominée à la troisième édition du prix Margaret, concours lancé par Delphine Remy-Boutang, la fondatrice de la Journée de la femme digitale. Cette Franco-Tunisienne de 31 ans a créé sa start-up, Hello Charly, en 2015, après quatre années passées dans un cabinet de conseil en management.


Charly ? Un “chatbot” (ou agent conversationnel : comprendre un logiciel simulant une conversation), qui accompagne élèves et étudiants via Messenger ou SMS. Pendant la phase de développement, cette trentenaire s’est “largement appuyée sur un réseau de femmes entrepreneures, en intégrant l’incubateur Paris Pionnières (maintenant nommé Willa, ndlr)”. La petite entreprise de cette diplômée d’HEC est basée sur un modèle “freemium” (seules les fonctionnalités haut de gamme sont payantes). Et ils sont quelque 600 à avoir déboursé 69 euros pour bénéficier d’un coaching pendant trois mois.


En tout, Charly a orienté plus de 29 000 jeunes en deux ans ! En quête de stage, besoin d’aide pour rédiger un CV ou une lettre de motivation ? Envoyez un message à Charly, qui a aussi remporté en 2017 le Challenge Orientation et Big Data organisé par la région Ile-de-France dans le cadre de Viva Technology, un salon mondial de la start-up. Un conseil à donner aux futures ­entrepreneuses ? “Savoir s’entourer et conserver sa détermination intacte. Nous ne sommes pas obligées d’être des super-héroïnes. Il y a des hauts et des bas. Il faut garder en tête la raison pour laquelle nous nous sommes lancées”, recommande Fatma Chouaieb.


 


Le rôle clé de l’entourage


La nécessité de pouvoir compter sur son entourage est un facteur de réussite que met également en avant ­Leila Echchihab. “Avoir un bon ancrage dans sa famille et ses amis, car dans l’entreprenariat, on est seul face à ses décisions et ses erreurs. Il faut être soutenu par ceux qui ont toujours peur pour toi et s’inquiète pour toi, mais qui ­finissent pas croire en toi”, prévient cette Franco-Marocaine native de Casablanca. Après son école de commerce, plus de sept ans dans le marketing de luxe et un burn-out menaçant, cette trentenaire s’est donné pour objectif de démocratiser les médecines douces.


Sélectionnée en avril 2017 dans le dossier “100 start-up où investir” du magazine Challenges, Bliss You est une plateforme numérique opérationnelle depuis novembre 2015, qui met en contact clients et praticiens. Sans crédit, ni investisseurs, Leila Echchihab pioche alors dans ses propres économies (30 000 euros) pour créer sa petite entreprise. Au bout d’un an, elle parvient à réinvestir une partie du chiffre d’affaires. Et en début d’année, elle réussit à décrocher un emprunt d’honneur de la Banque publique d’investissement de 60 000 euros pour développer techniquement la plateforme. “Bliss You enregistre une croissance constante mais pas exponentielle, faute de pouvoir embaucher. ­J’accepte cette situation, car je construis une marque, une notoriété, une communauté”, tempère-t-elle.


Plus de 2 000 personnes, dont 90 % de femmes, se connectent régulièrement pour prendre rendez-vous avec l’un des 450 praticiens répertoriés, essentiellement à Paris et en région Ile-de-France. Le paiement s’effectue en ligne et 15 % du prix est prélevé par Bliss You, le reste est versé au praticien.


Si la fondatrice se réjouit du changement de mentalité dans la société française à l’égard des médecines alternatives, elle n’oublie pas les nombreux obstacles qu’elle doit surmonter. “Au tout ­début, j’ai pâti d’un manque de crédibilité. Le secteur que je veux faire émerger peut ­susciter des avis mitigés et ne parle pas forcément à tout le monde, reconnaît-elle. Très souvent, les investisseurs, les business angels que je devais convaincre sont des hommes qui ne comprennent pas toujours ce besoin de prendre du temps pour soi, ce côté ‘slow life‘ antinomique avec l’univers start-up, où il faut carburer”, poursuit-elle.


On comprend pourquoi, elle préfère fréquenter les réseaux de femmes entrepreneures. “C’est plus facile d’y discuter. On est moins dans des discours de performance et de comparaison et plus dans la solidarité”, remarque cette jeune femme qui organise une fois par an le festival Sisterhood in Health consacré à l’art de se soigner autrement.


SORAYA KHIREDDINE, 30 ans, 12 Goals, agence de stratégie d’influence



Son mantra : “Travailler dur et être bienveillant”


 


“Travailler dur et être agréable”


Tout autre domaine d’expertise pour Soraya Khireddine, qui, à 30 ans s’impose comme une experte de l’influence digitale. Créée en avril 2013, sans recourir au moindre emprunt, son agence, spécialisée en stratégie d’influence, met en relation les agences et les marques avec les personnalités du digital, c’est-à-dire blogueurs, et autres youtubeurs qui comptent. Sa SAS (société par actions simplifiées) est baptisée 12 Goals, comme les 12 objectifs qu’elle s’astreint à réaliser chaque année depuis ses 25 ans pour sortir de sa zone de confort.


Diplômée de l’école de journalisme de Sciences Po, Soraya Khireddine édite depuis février 2016 Influenth, le premier webmagazine dédié à l’actualité des ­influenceurs. Le média totalise entre 250 000 et 300 000 visiteurs uniques par mois. Que pense-t-elle de la place qu’occupent les femmes dans la production de contenu ? “Elles y sont de plus en plus présentes. Plusieurs initiatives les incitent à investir ce champ. En même temps, dans le top 10 des youtubers français, il n’y a pas une seule femme ”, fait remarquer cette insatiable curieuse qui dit avoir renoncé au salariat plus par “soif de liberté et d’apprentissage” que par “fibre entrepreneuriale”.


Entre autres projets, l’ex-directrice de la rédaction de MinuteBuzz nourrit celui d’ouvrir la ligne éditoriale d’Influenth au B2B en y intégrant des interviews d’annonceurs. Des conseils à prodiguer à celles qui sont tentées par l’aventure numérique ? “Il faut avoir une identité forte, affirmer un positionnement original et s’y tenir”, recommande celle qui s’est fixée pour mantra de “travailler dur et être agréable.”


SIHAM JIBRIL, 26 ans, Indiecrew, société de production de contenus numériques



Son mantra : “Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été” (Albert Camus)


 


Croire en ses idées


“Il y a de la place pour toutes les nouveautés”, confirme en écho Siham Jibril, l’une des pionnières du phénomène podcast, un format audio sponsorisé et diffusé en ligne. Cette diplômée de l’EM Lyon de 26 ans est l’hôte de Génération XX, qui donne la parole à des femmes entrepreneures “parce qu’on ne les met pas assez en avant.” Tous les mercredis, on peut écouter une longue conversation d’une demi-heure avec l’une de ses invitées.


L’idée de ce podcast lui est venue au moment où elle s’apprêtait à créer sa propre entreprise. “J’avais besoin d’entendre des femmes parler avec sincérité de leur parcours et c’est en écoutant des podcasts américains que j’ai eu la révélation.” Parallèlement, cette passionnée de “storytelling” qui a fait ses premières armes dans l’e-commerce, a fondé la société de production Indiecrew, qui propose des podcasts, des web séries et des web docu qui poussent les auditeurs “à mener à bien leurs propres projets et croire en leurs idées”. Celle qui a fait sienne une phrase d’Albert Camus, “Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible”, aimerait développer Génération XX en tant que média mais aussi créer des rencontres “off-line”. Et face à l’engouement croissant que suscitent les podcasts, elle anime également des ateliers pour former ceux et celles qui voudraient créer leur propre média alternatif. Des émules ? 


(1) Etude Opiiec (Observatoire paritaire de l’informatique, de l’ingénierie, des études et du conseil), 2016


 

Fadwa Miadi