Les deux visages de la démocratie tunisienne

 Les deux visages de la démocratie tunisienne


Des deux visages de la démocratie tunisienne, celui de la durée et celui de l’instant, le bon et le mauvais, lequel est le plus évocateur dans l’imaginaire collectif et dans la réalité ?


La démocratie tunisienne a visiblement deux visages. Un visage positif dans la durée et dans la profondeur, continue, imperturbable, qui se consolide de proche en proche, d’élection en élection. Si l’élection est le cœur de la démocratie, la démocratie tunisienne est de plus en plus régulière, plurielle, contrôlée, transparente, valide et incontestable. Un autre visage négatif dans le quotidien, dans l’instant, aussi acrobatique qu’alarmant et récusable. Un visage terne qui semble défigurer les bienfaits de l’autre visage, plus souriant. Les deux faces évoluent dans deux sphères différentes, contradictoires. Elles ne se rencontrent vraisemblablement pas pour une raison simple. L’une évolue dans le prolongement de l’histoire récente, peu perceptible par les populations dans la durée, qui ne se rendent pas toujours compte de son existence ou de sa durabilité bienfaisante, et qui la renient même à la première occasion. L’autre est franchement visible et perceptible, située dans le présent. Elle est tapageuse, spectaculaire, nuisible et dérangeante.


Lequel des deux visages est le plus vrai ? Sans doute les deux. Les deux visages ne se rencontrent pas. Et pourtant, ils coexistent et se confondent dans une seule démocratie en mal de repères.


Les Tunisiens saluent leur démocratie dans les grands moments de célébration ou de communion : liberté d’expression et d’opinion, pluralisme, campagnes électorales, élections et votes libres, proclamation des résultats, rôle de l’ISIE, presse libre, débats entre candidats dans les médias, contestations de quelques résultats réglées par les tribunaux, succession pacifique de présidents de la République, de chefs de gouvernement, de majorités, non-violence dans le règlement des conflits, civisme lors des funérailles du président Essebsi. La démocratie réconcilie tout le monde ici, ou presque : riches et pauvres, laïcs et islamistes, hommes et femmes, différentes générations, ancien et nouveau régime. Elle est un moment historique ineffaçable, qui a fait et fera date, en dépit des résistances et des hérissements épidermiques des uns et des autres.


Mais, les Tunisiens détestent aussi férocement leur démocratie, la même. Cette démocratie là est le point de rencontre de tous les ennemis d’hier et des adversaires d’aujourd’hui: les théocrates nahdhaouis en mal de conversion, qui ont été associés hier au pouvoir avec Nida et arraché aujourd’hui la majorité et le perchoir du Parlement ; les partisans de l’ancien régime qui tentent de faire prévaloir de pied ferme des survivances dictatoriales ; les riches populistes charitables ; les conservateurs salafistes d’Al-Karama, arrogants et harangueurs ; les démocrates modernistes en quête de nouvelle modernité ; les révolutionnaires athées de gauche à la recherche de « leur » révolution ; les capitalistes et libéraux désemparés par le désordre économique, les « safirat » et les « mohtajbine » qui se voient sans se regarder. Les Tunisiens détestent encore les alliances et les contre-alliances des uns et des autres. Les adversaires et les ennemis ne se mélangent pas impunément. Ils ne font pas la guerre ensemble, mais les uns contre les autres. Depuis 2011, les Tunisiens suspectent avec insistance cette démocratie nébuleuse qui joint les anciens aux modernes, les islamistes aux laïcs, les corrompus aux religieux, les démocrates aux religieux. L’urne a tranché, mais les citoyens ont contesté ; l’urne légitime, les citoyens délégitiment. Ils suspectent et contestent encore la marchandisation de la vie parlementaire, l’amateurisme des candidats aux élections, la quête de l’immunité parlementaire des repris de justice, le jumelage de la corruption politique et financière, la « mercenarisation » des médias. Ils sont enfin épuisés par un régime politique acclamé dans l’euphorie, mais déconstruit à la source, sans même attendre sa décomposition ultérieure. La faillite économique de la Tunisie renforce encore le sentiment de méfiance, voire de rejet des Tunisiens de leur propre démocratie, pourtant fortement saluée de toutes parts.


Il en est pourtant ainsi, la démocratie repose sur l’élection. Elle autorise le vainqueur, quelle que soit sa couleur, à gouverner temporairement sous contrôle. Elle suppose une identification des gouvernants et des gouvernés. Elle conduit inévitablement alors au pluralisme politique et d’opinion et à son corollaire, l’acceptation du verdict des urnes. On le sait, aussi démocratique soit-elle, l’élection ne suffit pas toujours à établir et à consolider totalement cette démocratie. Les électeurs tunisiens ne choisissent plus vraiment, les états-majors des partis détournent leurs choix et droits de vote par des combinaisons postélectorales dans lesquelles ils ont du mal à s’y retrouver. Il faudrait encore raffermir la règle de droit, la hiérarchie des normes, le contrôle des autorités politiques par des juges indépendants et des autorités de régulation, ajuster le code électoral, et surtout vider la contestation économique et sociale.


La bataille démocratique n’est jamais gagnée d’avance, comme le montrent les parenthèses fascistes en Italie et en Allemagne dans l’entre-deux-guerres, survenues dans des pays pourtant solidement démocratiques, qui semblaient immunisés contre de nouvelles remises en cause ou dérives tyranniques. Même dans les pays qui semblaient définitivement acquis à la démocratie, les citoyens et les observateurs sont souvent gagnés par le scepticisme, et ont souvent le sentiment que la démocratie est en recul, traverse des crises. On le voit, en observant le déroulement des événements quotidiens dans les vieilles démocraties: les sentiments, les perceptions, les philosophies et les mouvements antidémocratiques peuplent ces régimes, du fanatisme nationaliste ou ethnique au totalitarisme théocratique ou religieux. Pire encore, le rejet de la démocratie s’exprime insidieusement par le racisme ou le reniement d’autrui, comme dans les partis d’extrême droite en Europe, ou plus violemment par la plus abjecte des voies, au nom du sacré : le terrorisme, le jihadisme. La démocratie, qui n’existe à ce jour que dans moins de la moitié de la population mondiale, reste un régime fragilisée par la fortification même de ses postulats de base.


La démocratie n’est pas un modèle monolithique, même si ses principes sont quasi identiques. La théorie démocratique, comme toute théorie, est seulement descriptive. Elle fournit des explications postérieures aux faits et ne peut, par définition, expliquer ou prévoir le moment où les transformations peuvent survenir, la forme ou la direction qu’elle peut prendre à l’avenir. L’application du modèle n’est surtout pas univoque, même si malheureusement, les chercheurs utilisent souvent une seule « lentille » dans leur explication de la politique de changement, une lentille de type linéaire et pré-déterministe. Or la démocratie tunisienne est à ce stade une démocratie de changement, de rupture, qui se cherche dans sa propre historicité, dans la douleur et la contradiction.


Ainsi, les chercheurs et les politologues sont tenus de partir des phénomènes réels, spécifiques, observables et non de considérations générales, abstraites, ou de leurs imaginations. Il ne s’agit pas de vanter les mérites de la nouvelle démocratie tunisienne, de la béatifier ou de la classer prématurément dans une des catégories finies ou établies. Une nouvelle démocratie suit d’ordinaire un long processus de transition, qui n’est pas encore parvenu à son terme neuf ans après. Il est encore très tôt pour le faire ou pour évaluer cette démocratie. Mais, elle a le mérite d’exister. Une démocratie esthétique ou parfaite n’existe que pour la galerie ou le simple d’esprit, pas dans son mode d’existence. Entre l’illusion démocratique et le cauchemar antidémocratique, il doit y avoir place pour un juste milieu, celui du réalisme constructif. Un réalisme qui ne doit pas prêter l’oreille aux sirènes de la fatalité, mais tenter toujours d’améliorer et de faire progresser les institutions, les règles, les hommes et les pratiques… et de situer les évènements dans la durée.

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