À Villeneuve-la-Garenne, Naïma Boucheker répare des destins à coups de clé de 12

 À Villeneuve-la-Garenne, Naïma Boucheker répare des destins à coups de clé de 12

Portrait de Naïma Boucheker, directrice du CFA Motor’s Factory Formation à Villeneuve-la-Garenne. Photo : DR

Au fond d’une zone industrielle de Villeneuve-la-Garenne (92), derrière les rideaux métalliques et les véhicules alignés, il y a une école. Pas tout à fait comme les autres. Chez Motor’s Factory Formation, CFA intégré directement au garage automobile Motor’s Factory, on passe de la salle de cours à l’atelier en quelques mètres. Et parfois, on refait une vie en chemin.

 

Naïma Boucheker, 42 ans, déteste qu’on lui parle de ses mérites. Elle préfère parler de Yacine, qui travaillait surtout avec les mains à son arrivée et qui démonte aujourd’hui un moteur en silence. Ou d’Aminata, venue du Sénégal, quatre heures de transport par jour, jamais en retard.

Elle dirige pourtant un CFA de 3 000 m² à Villeneuve-la-Garenne, a ouvert un cabinet de suivi psychologique à côté des ateliers, nourrit les élèves qui n’ont pas de quoi manger le midi et négocie avec les préfectures le week-end.

Quand on lui demande ce qu’elle fait, elle répond : « De l’éducation +++ ». Le sourire suffit à clore le sujet.

Une école pas comme les autres

Ancienne cadre passée par la banque, les télécoms, la grande distribution, elle dirige ce CFA avec Lofti Mebarkia, un ami de longue date, garagiste convaincu qu’une partie du secteur automobile devait repenser sa façon de former.

« On est un CFA à taille humaine », dit Naïma Boucheker. « Une petite famille », ajoute-t-elle, sans chercher à en faire un slogan.

Une centaine d’élèves. Titre professionnel, CAP, BTS mécanique et carrosserie, formations accélérées pour adultes, tous en alternance. Sur le papier, le modèle est classique. Dans les faits, il déborde largement.

Une pédagogie fondée sur la pratique

Dès l’entrée, les téléphones disparaissent dans une boîte en plastique. Pas de notifications pendant les cours. « Dans un garage, un manque de concentration peut tuer », rappelle Naïma Boucheker.

Les moteurs ouverts remplacent souvent les manuels. Chafik Aliane, formateur mécanique, refuse les démonstrations abstraites. « L’huile de vidange, il faut la toucher. Voir sa couleur. Comprendre ce que ça veut dire quand ça noircit trop vite », explique-t-il.

Les élèves démontent, recommencent, diagnostiquent. L’atelier bourdonne en permanence. La mécanique devient un langage commun, parfois plus simple que le français.

« Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont besoin de voir, toucher, pratiquer immédiatement pour mémoriser », observe la directrice. « Quand ils voient la pièce, le moteur ou la panne devant eux, ils comprennent beaucoup plus vite. »

Mineurs non accompagnés, destins en reconstruction

Au départ, le projet ne devait être qu’un centre de formation automobile supplémentaire. Puis les premiers mineurs non accompagnés (MNA) arrivent.

« Certains ne mangeaient pas le midi », raconte Naïma Boucheker. « On a commencé à faire les courses, à improviser des repas. Tu peux pas demander à un gamin de passer sa journée dans un atelier sans manger, surtout dans des métiers physiques », insiste-t-elle.

Aujourd’hui, près de 75 % des effectifs sont des mineurs non accompagnés. Des adolescents passés par les frontières, les campements, parfois la rue. « T’as l’impression qu’ils ont vécu cinquante vies avant 18 ans », souffle-t-elle.

Yacine arrive d’Algérie. « Sidi Bel Abbès », précise-t-il d’emblée, comme pour ancrer son histoire dans quelque chose de tangible.

À son arrivée, la communication était difficile. « Il parlait surtout avec les mains », se souvient la directrice. « Il y avait aussi des problèmes de comportement. » Aujourd’hui, il travaille en silence devant un moteur démonté. « La mécanique, tu peux l’emporter partout dans le monde », dit-il en essuyant ses mains sur son bleu de travail.

Aminata, elle, vient du Sénégal. Son père réparait déjà des voitures à Dakar. Elle vit dans un foyer de l’Essonne, passe quatre heures par jour dans les transports. « Elle est toujours à l’heure », glisse Naïma Boucheker, admirative.

Le CAP mécanique, passeport vers l’emploi

Le secteur automobile peine à recruter. Partout, les entreprises cherchent de la main-d’œuvre qualifiée. Dans ce contexte, un CAP mécanique devient presque une garantie d’emploi. « Tu perds ton boulot le matin, l’après-midi t’es embauché », résume la directrice.

Elle balaie d’un revers la menace de l’automatisation. « Un mécanicien, tu lui confies ta vie. Si les freins lâchent sur l’autoroute, c’est pas un détail », martèle-t-elle. « L’IA ne remplacera jamais les mains. »

Une approche sociale et psychologique intégrée

À côté du CFA, Naïma Boucheker a ouvert le cabinet Neuroessentiel, proposant du neurofeedback dynamique — une méthode pour aider les jeunes à mieux gérer stress, traumatismes et troubles de l’attention. Des séances de boxe et de football sont organisées. Des interventions portent sur les addictions, le consentement, les gestes de premiers secours.

« Tu peux rien apprendre quand psychologiquement ça va pas », tranche-t-elle. « Beaucoup vivent seuls, sans parents, sans repères. Donc forcément, on fait pas seulement de la mécanique. »

Le garage fonctionne bien économiquement. Le CFA un peu moins.

« C’est un projet humain », résume Naïma Boucheker — ce qui signifie : des heures supplémentaires invisibles, des appels le week-end, des urgences administratives, des négociations avec les foyers, les préfectures, les employeurs.

Dans le débat public, les mineurs non accompagnés apparaissent souvent à travers des statistiques liées à la délinquance. Motor’s Factory Formation produit autre chose : des parcours stabilisés, des jeunes qui retrouvent un cadre, une perspective.

« On peut pas quantifier la prévention », observe-t-elle. « Mais si on n’était pas là, combien auraient basculé ? », interroge-t-elle.

Cette année encore, plusieurs élèves signeront un contrat à la sortie. « Ils vont travailler, payer leurs impôts, vivre normalement », souffle-t-elle.

Elle prononce cette phrase sans triomphalisme. Comme si, dans le contexte actuel, c’était déjà énorme.

 

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.