Mondial. Tunisie-Japon : à Monterrey, le naufrage d’une sélection sans repères

 Mondial. Tunisie-Japon : à Monterrey, le naufrage d’une sélection sans repères

Remplaçant Mouhib Chemakh dans les cages, Aymen Dahman n’aura pas été plus adroit que son prédecesseur

La Tunisie espérait laver l’affront de son entrée en lice face à la Suède. Elle a finalement aggravé son cas. À Monterrey, les Aigles de Carthage ont été écrasés par le Japon (0-4), dimanche, lors de la deuxième journée du groupe F.

Pour ce 1000match de Mondial, le patron de la Fifa, Gianni Infantino, était dans les tribunes.  

C’est une défaite nette, sans discussion, qui scelle une élimination prématurée et prolonge une séquence devenue indécente d’impuissance : neuf buts encaissés en deux matches, une seule réalisation marquée, et surtout aucune impression de révolte. Après le 5-1 contre les Suédois, la promesse d’un électrochoc Hervé Renard n’aura donc été qu’un mirage.

Face à une équipe japonaise disciplinée, mobile et techniquement supérieure, la Tunisie a donné le sentiment de subir chaque minute. Daichi Kamada a ouvert le score dès la 3e minute, avant qu’Ayase Ueda ne fasse le break à la 31e minute. Junya Ito 69e, puis encore Ueda 83e, ont transformé la seconde période en démonstration. Le Japon a joué simple, juste et rapide en transitions. Physiquement éteints à l’image d’Ismaël Gharbi essoufflé dès son entrée à la mi-temps, les Tunisiens ont couru après le ballon, après les espaces, puis après un score déjà hors d’atteinte. Cette lourde défaite confirme l’élimination par la petite porte des Aigles indignes de ce surnom avant même leur troisième rencontre.

 

Une faillite collective, des cadres à la dérive

Mais le plus inquiétant ne réside pas seulement dans le score. Il tient à l’absence de contenu. La défense tunisienne, constamment désorganisée, a laissé les Japonais attaquer avec une facilité déconcertante. Sur le premier but, la transition nippone expose immédiatement les distances entre les lignes. Sur les suivants, les couvertures tardives de Talbi et les marquages approximatifs de Skhiri ont offert aux attaquants adverses des situations trop confortables pour ce niveau.

Plusieurs joueurs ont particulièrement sombré. Dylan Bronn, dépassé dans les duels et imprécis dans ses relances, a incarné la fébrilité d’une arrière-garde incapable de résister. Auteur d’une saison difficile à l’OGC Nice pour éviter la relégation, Ali Abdi (en pleurs à la fin de la rencontre) n’a pas davantage rassuré, souvent pris dans son dos ou contraint de défendre en urgence. Au milieu, Hannibal Mejbri, dont reste trop dépendante la sélection, a tenté de provoquer, mais a trop souvent perdu le ballon dans des zones dangereuses, sans parvenir à imposer le moindre rythme. Devant, Elias Saad médiocre et Sebastian Tonekti méconnaissable ont été privés de munitions, et leur incapacité à conserver le ballon ou à créer une menace a achevé de rendre l’attaque invisible.

Le constat est brutal révélé au grand jour par le nouveau football moderne : incapable de presser, la Tunisie n’a ni bloc, ni maîtrise, ni personnalité. Même les rares séquences de possession ont semblé improvisées. Cette médiocrité historique dépasse un simple mauvais soir. Elle révèle une sélection mal préparée, fragilisée mentalement et incapable de répondre à l’intensité imposée par les grands rendez-vous et les adversaires mieux organisés.

 

Renard impuissant, la Fédération au centre de la colère

Arrivé dans l’urgence après le limogeage de Sabri Lamouchi à la suite du revers contre la Suède, Hervé Renard n’a pas pu accomplir de miracle. Le technicien français avait pourtant choisi de réagir en amont : double changement dès la pause, avec les entrées rapides d’Ismaël Gharbi et d’Ali Maâloul Ben Hamida à la place de Saad et Bronn, puis l’incorporation de Chaouat en pointe à l’heure de jeu. Mais ces ajustements n’ont rien changé à la physionomie d’une rencontre dominée de bout en bout par le Japon.

L’époque semble bien lointaine où la Tunisie s’imposait 3-0 face au Japon à Osaka en 2022.

Renard a hérité d’un groupe abîmé, sans confiance et sans automatismes. Son premier match aux commandes de la sélection tunisienne a tourné à la catastrophe, mais sa responsabilité apparaît limitée au regard du contexte. Reprendre une équipe en pleine Coupe du monde, après une humiliation et un changement précipité de sélectionneur, relevait davantage de la gageure et du sauvetage que de la construction, en quatre jours de mission commando.

C’est donc la Fédération tunisienne de football qui concentre désormais la colère des supporters. Sur les réseaux sociaux comme dans les discussions d’après-match, l’exigence est claire : une démission avec effet immédiat des dirigeants, ainsi qu’un audit complet de la gestion sportive. Car le problème ne peut plus être réduit à un entraîneur ou à une composition. En deux matches, la Tunisie a perdu son Mondial, son crédit et une part de sa dignité sportive. Le dernier match contre les Pays-Bas ne changera pas le bilan : cette campagne restera comme la plus calamiteuse de l’histoire des Aigles de Carthage.

« Ceux qui sont choqués par la défaite 5-1 feraient bien d’aller faire un tour dans le pays réel. Observez la saleté qui règne partout, l’agressivité quotidienne, la médiocrité ambiante et l’incompétence généralisée. Vous comprendrez alors que le foot tunisien n’est que le reflet fidèle d’un mal bien plus profond. Ces joueurs ne sont qu’un symptôme parmi d’autres de la misère mentale et du déclin qui ronge le pays. Arrêtons de nous offusquer de ce football minable que nous subissons depuis des décennies, il n’est que le miroir cruel de notre réalité nationale : infrastructures défaillantes, gouvernance chaotique, clientélisme rampant, absence totale de vision et de rigueur, remplacés par la méchanceté, l’envie, le sabotage et la destruction.

Les terrains pelés, les stades délabrés et les mentalités étriquées ne tombent pas du ciel. Ils sont le produit d’une société qui a progressivement accepté la médiocrité comme norme. Au lieu de s’indigner de ce qui n’est qu’un sport devenu la zatla de la planète, il est temps de regarder plus loin que les rectangles de pelouse clairsemée : c’est tout le pays qui doit se réveiller », écrit non sans amertume l’auteur Abdelaziz Belkhodja.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie