Touhami Ennadre : “Mon art est totalement arabe”

 Touhami Ennadre : “Mon art est totalement arabe”

Crédit photo : Touhami Ennadre


MAGAZINE JANVIER 2018


Le photographe marocain revient avec un travail singulier. “Paris 13 novembre”, raconte la douleur des proches des victimes de l’attentat du Bataclan en 2015. Entretien avec un artiste de renommée internationale qui a fait du noir sa marque de fabrique. 


Quel est le déclic pour cette série sur “l’après-Bataclan” ?


Cette nuit-là, l’humanité entière a été touchée. Face à cette monstruosité, j’ai riposté avec toute ma rage. Cette nuit-là, j’avais une mission, faire mon travail de correspondant. Le résultat, ce sont ces photos lourdes de souffrance des proches des victimes tombées dans cet enfer. Ils criaient à genoux leur douleur, leur peine, à la lumière, à la flamme des bougies. Avec ce travail, j’ai tenté de livrer la résonance de ces cris.


 


Quelle est votre démarche ?


Quand je travaille, je suis en transe. C’est l’être humain que je photographie, non le lieu. Dans ma série sur le 11-Septembre, on ne voit pas New York. Je suis dans un corps-à-corps. Ce qui m’intéresse, c’est la rencontre. Et surtout, je suis obsédé par la recherche de la poétique et de la beauté. Dans ma récente série sur les corps, ce ne sont pas les organismes qui m’intriguent, le corps posé, le nu, etc. C’est ce qui en ressort, le moment où l’amour jaillit.


 


Toutes vos photos sont en noir. Pourquoi cette couleur à la fois si sombre et si lumineuse ?


Je suis né dans la médina, dans une chambre sans fenêtre. Dans notre maison, il faisait nuit tout le temps. Je me rappelle que quand ma mère tissait, j’éclairais ses mains avec une ampoule. Ce noir, il est lié à mon histoire. Je pense que c’est la nuit qu’on voit le mieux. La nuit, c’est plus humain. Il y a une unité dans ma photographie, dans ma lumière. C’est un projet, esthétique, sous-tendu par un fil conducteur : la poétique. Révéler ce qui est caché. Car dans ma culture, tout est caché, c’est le voile. Mon but, justement, c’est de dévoiler. En cela, mon art est totalement arabe.


 


Comment en êtes-vous venu à la photo ?


Par hasard. Je suis d’abord un gosse du Maroc. J’ai ensuite grandi en banlieue parisienne, à La Courneuve, dans un milieu difficile. Là-bas, on devient dealer ou sportif. Ma mère avait tellement peur que je tourne mal qu’elle m’a acheté un appareil photo – un Pentax – et ça m’a sauvé. J’ai participé ensuite à un atelier photo en banlieue, ça a été le déclic.


 


Votre première série sur les mains a rencontré un vif succès…


J’ai voulu travailler sur les mains pour montrer qu’elles représentaient une émotion. Pas à l’occidentale, où on est prisonnier de l’image, où on recopie l’autre. Je me suis intéressé aux mains lors de l’enterrement de ma mère. Je lisais dans celles de mes proches tout le drame et leur détresse.



Comment naissent les thèmes dans votre esprit ?


Ils arrivent par pure coïncidence et ça mûrit longtemps. Je suis un lent. Mon dernier travail sur le corps m’a pris des années. Je suis allé au Japon à la rencontre des maîtres nippons. Avant, je travaillais dans le journalisme, puis j’ai quitté ce domaine car je perdais mon regard. En agence, il y a tout un étalage de drames. Je ne suis pas un chasseur d’images. J’appartiens à une culture de l’imaginaire et de l’artisanat, pas de l’imagerie ou du spectacle.


 


Vous avez longtemps vécu et travaillé à New York. Pourquoi ce choix ?


J’aime beaucoup cette ville. A New York, dans ma série Under New York, j’ai photographié les bas-fonds de la ville, les métros, les SDF, j’étais piégé par la ville. Il suffisait de parler anglais pour se sentir new-­yorkais. Mais je risquais parfois ma vie. Le maire ­Rudolph Giuliani avait interdit la photographie dans le métro après le 11-Septembre. Et chaque nuit, il y avait nombre de policiers dans le métro et moi, en bon gosse de la médina, je devais “dribbler” pour ne pas me faire prendre. Jusqu’au jour où l’un d’entre eux a pointé son arme sur moi en criant : “Don’t move !” C’était le signe pour que j’arrête.


 


Vous avez souhaité créer une Maison de la photographie dans la médina de Casablanca, un projet qui a reçu l’appui de Mohammed VI. Où en est ce projet ?


Le Maroc coule dans mon sang et mon pays, c’est la médina. Alors, j’y ai établi mon atelier. J’ai voulu créer cette Maison de la photographie pour aider les gamins de là-bas. J’ai été très aidé par le Souverain et l’une de ses conseillères, feue Zoulikha Nasri. Un des plus grands architectes, le Japonais Tadao Andõ, a dessiné les plans. Malheureusement, aujourd’hui, ce projet prend l’eau en raison d’obstacles administratifs et politiques. Cela fait onze ans que j’ai quitté New York pour le Maroc. Je me demande si cela valait le coup. Moi, je suis artiste, et là je suis face à un système trop violent et souvent brutal.  

Abdeslam Kadiri